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Travail indépendant : c’est qui l’tâcheron ?

Y a encore du TAF ! Petite chronique philo-critique du travail / Avril 2021 / Par Fanny Lederlin.

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Ils sont trois millions en France : commerçants, consultants en freelance, exploitants agricoles, artisans, créateurs de micro-entreprise, chauffeurs de VTC ou coursiers à vélo. Ils sont travailleurs indépendants, c’est-à-dire qu’ils exercent un travail dégagé des contraintes (mais aussi des protections) du salariat : un travail sans patron. La crise liée à l’épidémie de Covid-19 a révélé la fragilité de leur statut1 – puisque, pour les uns, la baisse d’activité s’est directement traduite par une baisse de revenus (contrairement aux salariés, qui ont bénéficié d’une activité partielle), et puisque, pour les autres, en particulier les coursiers, le boom de l’activité a coïncidé avec une exposition accrue au risque sanitaire (contrairement aux salariés, que les employeurs ont eu pour obligation de protéger).

Et pourtant, le travail indépendant continue d’avoir le vent en poupe : on comptabilisait 88 681 nouvelles créations d’entreprises en France septembre 2020 (+27,4 % par rapport à septembre 2019), dont les trois quarts étaient des entreprises individuelles2. Même s’il reste minoritaire dans les pays occidentaux3, comment comprendre un tel engouement, en particulier chez les jeunes4 ?  Si la crainte de licenciements à venir peut expliquer le désir de créer son activité, la perspective d’une hausse du chômage pourrait au contraire favoriser un repli sur le salariat (histoire de « rester au chaud » pendant la crise). Ce n’est donc pas dans la conjoncture qu’il faut chercher une explication au phénomène, mais plutôt dans les transformations culturelles et idéologiques liées à l’économie numérique, et plus profondément dans les valeurs véhiculées par le capitalisme néolibéral.

Un travail « à la carte »

En France, le travail indépendant a longtemps été réservé à des familles de commerçants, d’agriculteurs ou d’artisans, qui se transmettaient savoir-faire et exploitations commerciales. Si ce n’est plus le cas5, c’est en partie parce que les « pure players » de l’économie numérique ont fait triompher leur modèle économique et social fondé sur cette modalité de travail. En effet, voilà plus de dix ans que les plateformes numériques – Uber, Deliveroo, Airbnb, etc. – proposent des activités rémunératrices alternatives au salariat, contribuant à rendre sexy l’idée d’un travail « à la carte », flexible et sans engagement. Que l’indépendance des travailleurs de plateforme s’avère bien souvent n’être qu’un tour de passe-passe destiné à contourner le droit du travail n’empêche pas cette idée de progresser dans l’esprit des travailleurs (y compris chez ceux qui exercent un métier sans rapport avec l’économie numérique), ni de s’imposer comme l’idéal de nos sociétés.

Une « subordination »devenue insupportable

Après des années de consensus tacite et complaisant, l’Union Européenne vient de lancer, via la Commission Européenne, une première phase de consultation des partenaires sociaux sur « la manière d’améliorer les conditions de travail des personnes qui travaillent par l’intermédiaire de plateformes numériques ». Cette initiative arrive au moment où la plupart des pays européens a commencé, par la voie jurisprudentielle6, à se saisir de la question. En France par exemple, la Cour de Cassation a tranché l’année dernière7 sur la requalification en salariat du statut d’un chauffeur Uber, considérant qu’un lien de subordination existait bel et bien entre le « pourvoyeur d’interface de mise en relation » et son « usager ».

C’est, en effet, précisément sur le principe de subordination que repose le salariat8. L’expression, qui sous-entend une allégeance et même une soumission à une autorité, peut heurter les jeunes travailleurs biberonnés aux principes d’autonomie, d’« épanouissement personnel » ou encore d’« accomplissement de soi » véhiculés par le management contemporain. Pourtant, le lien de subordination n’a – en théorie – rien d’un asservissement. Au contraire, il a vocation à protéger juridiquement les salariés engagés dans une relation fondamentalement inégalitaire. Mais, à l’heure où dirigeants politiques et économiques voudraient faire croire que les rapports entre employeurs et employés seraient constitués d’échanges « gagnant-gagnant » où des égaux concluraient des « deals » sur le modèle des accords commerciaux, et à l’heure où, il faut bien le dire, les conditions de travail en entreprise se dégradent dans des open space où beaucoup peinent à trouver du sens à leur travail, de plus en plus de travailleurs aspirent à se voir déliés de ce lien.

Or, comment rompre le lien de subordination qui fonde le salariat – ce statut dont il faut rappeler qu’il fut d’abord un combat puis un « acquis social » donnant lieu à des droits (sécurité de l’emploi et protection sociale, notamment) –, comment rompre ce lien sans mettre en cause les droits des travailleurs et jusqu’à la dimension collective du travail ? Comment prétendre pratiquer un travail affranchi de toute « soumission » (à des horaires, des ordres, des contrôles, etc.) et émancipé de toute « dépendance » – non seulement à un patron, mais aussi, finalement, à d’autres travailleurs – sans mettre en cause le système de protection sociale qui prévaut dans la plupart des pays européens depuis la Libération, et sans accélérer la disparition des solidarités, que l’on observe malheureusement depuis des décennies dans le monde du travail9 ?

Plutôt l’interdépendance que l’indépendance !

Il se trouve que le travail ne se résume ni à un moyen de gagner sa vie ni à des rapports de domination et d’obéissance : il est aussi un mode d’agir qui intègre les travailleurs dans une communauté et qui leur donne une place dans la société. En permettant aux travailleurs de s’accomplir collectivement – par la coopération, l’entraide, voire les luttes – il leur confère une légitimité et une reconnaissance en tant que membres actifs du corps social. Avec le travail indépendant, ce sont donc précisément ces vertus socialisatrices qui risquent d’être négligées au profit de fonctions strictement productives et rémunératrices.

Au delà des problèmes que cela risque de poser dans l’organisation de la société, cette surévaluation de la fonction productive du travail pourrait consacrer l’avènement de ce que le philosophe Byung-Chul Han nomme la « société de la performance ». Une société où des « sujets performants » augmentés par les technologies et déliés des autres, parfaitement indépendants et même autosuffisants (pour peu qu’il y ait du Wifi !), indifférents ou concurrents les uns des autres, seraient certes délivrés de « l’insoutenable subordination » du salariat, mais aussi défaits de tout engagement de long terme et de tout lien durable avec un collectif de travail. Une société où les travailleurs n’auraient plus à exécuter les ordres d’un patron, mais obéiraient, tels des tâcherons, à leur « petit chef intérieur » qui leur ordonnerait : « pédale », « clique », « accepte cette mission », ou encore « travaille plus pour gagner plus ! ».

Le travail indépendant pourrait donc renforcer les problèmes posés par les mutations du travail en ce début de XXIe siècle. Dès lors, si le salariat doit sans doute évoluer pour tenir compte des aspirations des travailleurs, la voie qui consiste à vouloir tout simplement s’en affranchir peut s’avérer une fausse piste, non sans dangers. Et ce d’autant plus que, à l’heure où l’humanité fait face à une crise écologique sans précédent, c’est précisément la nécessité d’un retour à la dépendance et même à l’interdépendance des travailleurs comme membres d’une humanité plurielle en lien avec l’ensemble du vivant, qui devrait s’imposer à tous.

Si l’entreprise et le salariat ne permettent plus que surgisse ce « commun » qui permettrait d’expérimenter un « agir » tenant compte de l’interdépendance du vivant et de débattre collectivement des finalités du travail, alors il faut inventer d’autres points de fixité et d’autres protections que le rendent possible. Autant dire qu’il y a encore du TAF !

Fanny Lederlin, doctorante en philosophie, auteure de Les dépossédés de l’open space, Puf, 2020.
Lire aussi :
Chronique Mars 2020 : Et si le télétravail devenait vraiment écologique ?
Chronique Février 2020 : Télétravail : Vous avez dit progrès social ?

_____

1 « La crise révèle la fragilité des indépendants », Le Monde, 1er avril 2021.
2 Source : BPI France.
3 Avec 11 % d’actifs travaillant sous le statut d’indépendant, la France se situe dans la moyenne des pays à hauts revenus (12,4 %). Dans le monde, le taux d’indépendants peut monter jusqu’à 70 % et plus dans les pays où le secteur informel est répandu (source : statista.com).
4 En France, 43 % des personnes âgées de 18 à 24 ans souhaitent créer une entreprise, en reprendre une ou travailler à leur compte (source : statista.com).
5 En 2006, les deux tiers des travailleurs indépendants avaient au moins un de leurs parents travaillant sous le même statut. En 2016, ils n’étaient plus que 46 % (source : Insee).
6 La Cour suprême de Londres a par exemple requalifié, le 19 février 2021, un chauffeur Uber inscrit comme travailleur indépendant en « worker » (un troisième statut, à mi-chemin entre « salarié » et « indépendant »).
7 Arrêt n°374 du 4 mars 2020 (19-13.316).
8 Cass. soc., 13 novembre 1996, Bull. civ., V, n°386 ; pourvoi n°94-13187 : le lien de subordination est caractérisé par « l’exécution d’un travail sous l’autorité de l’employeur qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner les manquements de son subordonné ».
9 Danièle Linhart, Travailler sans les autres ?, Paris, Seuil, 2009.

Image stokpic/Pixabay.

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