Connect with us

Bonjour, que recherchez-vous ?

Contribution

Covid-19. « Travail réel, crise et légitimité. Un continent à redécouvrir en urgence… »

Partager

9 avril 2020.

Par Pierre Bachman, Ingénieur et Daniel Faïta, Professeur émérite des universités, cofondateurs de la démarche ergologique.

Un problème crucial se pose à tous ceux qui luttent contre les méfaits du libéralisme. Il provient de ce que l’on qualifie de « crise aigüe du travail », dimension essentielle de la vie humaine. Des conséquences dévastatrices en découlent au-delà des les effets nocifs que l’on peut identifier dans les domaines économiques et sociaux. Les effets gravissimes affectant le monde du travail, d’un point de vue humain, subjectif autant que collectif, ne peuvent être sous-estimés plus longtemps. La crise sanitaire actuelle en montre les paroxysmes.

Certes, les thèmes mis en avant par les organisations impliquées dans les luttes politiques et sociales ne sauraient être négligés : l’emploi, les salaires, les conditions de travail, la productivité, la santé participent évidemment du contexte dans lequel se déploie la crise que l’on souhaite mettre en évidence pour l’affronter. Cependant, il est urgent de comprendre et d’admettre que ces questions, dans leur traduction en termes de revendications, d’incitations à la lutte, concernent de plus en plus difficilement le monde du travail, se réduisant souvent en discours généraux et nécessairement formels, sans impact effectif sur des réalités trop largement ignorées : le « travail réel des personnes ».

La situation actuelle de crise sanitaire, ses effets catastrophiques, dramatiques, à l’échelle de l’humanité, rend aveuglante ici cette évidence : où, quand, comment, l’expérience et les savoirs accumulés par le corps social de ceux qui font profession de soigner, d’intervenir quotidiennement sur la santé publique ont-ils été sollicités, mis en évidence, ou simplement entendus ? A ce sujet, les appels, les témoignages des intéressés abondent, en pure perte, rendant superflue toute énumération. Alors certes, rappeler l’importance et la constance des luttes menées depuis plusieurs années par les personnels hospitaliers pour des moyens et des conditions de travail acceptables s’impose comme une évidence. Mais que devient la part que prennent ces mêmes personnes dans le maintien en état de marche, coûte que coûte et au jour le jour, de services dévastés par les politiques successives d’austérité ? Cette part, constituée d’un investissement de chacun, chacune, en temps énergie, intelligence, n’est-elle pas indissociable d’une inventivité, d’une capacité individuelle et collective – des A.S.H. au corps médical – à gérer dans le concret les situations dégradées qui pourraient sans cela être plus nombreuses, plus désastreuses ? Là aussi, les exemples abondent. Mais, tout comme il est inadmissible que cette expérience collective, constituée dans le réel de l’activité, ne soit pas associée à la maîtrise des politiques de santé, en commençant par la gestion des établissements Il n’est pas moins acceptable qu’elle ait été ignorée, refoulée, dans l’organisation de la résistance et du traitement de la pandémie qui nous submerge, dès le stade de la prévision.

C’est un bien triste constat que l’on peut dresser à ce sujet aujourd’hui. Il ne peut-être disjoint de la multitude des autres situations, dans la plus grande diversité des domaines d’activité, où, pour reprendre l’expression d’Alain Supiot, la « gouvernance par les nombres », entendre par là l’hégémonie technocratique exprimant évidemment des choix politiques supérieurs, ignore le potentiel décisif constitué dans et par le travail réel.

Du point de vue de l’analyse du travail, de sa place et de son rôle dans le développement des personnes et de la société, ce n’est pas en abordant les activités humaines par leur « enveloppe extérieure » que l’on se donnera les moyens pour y voir plus clair et la légitimité pour agir.

On sait, malheureusement, quelles extrémités sont atteintes, de plus en plus fréquemment, par certaines et certains qui ne parviennent plus à comprendre et supporter les situations nocives qu’on leur impose jusqu’à atteindre leur vie familiale et sociale. De nombreux travailleurs sont désorientés, isolés, de moins en moins concernés par des objectifs imposés, qu’ils ne partagent pas, au point de se demander : « à quoi je sers » ? 

On met souvent en cause la tendance avérée à l’individualisme. Certes, mais au lieu de commencer par la dénoncer, encore faudrait-il en discerner les causes. 

En premier lieu, c’est souvent la perception de l’utilité sociale qui est en jeu : « quelle signification donner à l’activité lorsque l’on est dans l’ignorance de l’utilité de ce qu’elle produit ? » Qui est-on lorsque, au mépris des évidences et du vécu professionnel, on est assujetti à des contraintes, des prescriptions aveugles obligeant à déployer une part de l’activité pour réaliser la tâche « malgré tout » et atteindre l’objectif ? Ou alors subitement, sous les injonctions guerrières des urgences sanitaires, du mépris on passe à l’héroïsme ! Quel cynisme…

Autant de facteurs contribuant à éloigner un nombre grandissant de jeunes travailleurs de l’action collective. Autant aussi de facteurs désabusant les plus anciens. Pour autant, des potentialités existent pour les mobiliser, en commençant par la mise en débat des manières possibles de reprendre la main sur leur vie active, professionnelle et donc sociale et culturelle, mais aussi de peser sur les orientations, les choix qui contraignent leur travail et dans lesquels ils ne se retrouvent pas.

On ne saurait persister dans l’ignorance du fait que toute prise de conscience chemine d’abord par la personne elle-même, par les questions que lui renvoient ses relations avec les autres, en tout premier lieu dans la sphère du travail réel, où se joue l’essentiel de la mise à l’épreuve de chacune et chacun, de ses capacités à réaliser ses objectifs, de résister aux contraintes ou à les contourner, etc.

Les personnes aujourd’hui en première ligne d’un travail bien réel et non pas du tout abstrait, socialement incontournable et incontestablement dangereux, sont les mieux placées pour nous livrer leur expérience et les leçons qu’elles en tirent. Il y aura là, le moment venu, un gisement de créativité qui peut et doit être la source de transformations profondes à réaliser dans nos sociétés pour la satisfaction durable des besoins humains. Les personnes qui aujourd’hui sont confinées, surtout si elles le sont dans des surfaces ou des espaces restreints, créent aussi une expérience d’un travail familial complexe source aussi d’alternative aux politiques libéral rétrograde que l’on nous a imposées depuis plus de 30 ans. Dans ces confrontations, il faudra éviter les réponses toutes faites, même si elles paraissent pertinentes, pour mettre en mouvement les expériences d’un vécu réel qui devrait exploser et fusionner en masse critique sur ce qu’il paraîtra à chacun nécessaire de concevoir, d’organiser de réaliser.

Ces personnes-là sont aussi celles qui ont lutté pendant 2 ans pour alerter sur les situations sociales inacceptables imposées par la crise du capitalisme. Elles ont l’expérience de ce qu’il conviendrait de faire pour un bond réel de civilisation. Il faut donc organiser les rencontres de toutes ces potentialités pour révolutionner la société pour un plein développement des capacités humaines. Syndicats, partis politiques, association ont ainsi un rôle fondamental à jouer pour donner du sens collectif et créer les ressources de façon à ce que chacune et chacun puisse vivre dans le libre choix de ses espérances.

Alors, et dans ce but incontournable, comment reconnaître au travail sa place centrale dans la vie humaine, qu’en fait il n’a jamais cessé d’occuper, mais que les pressions exercées par l’idéologie capitaliste (libérale, puis néo-libérale) et ses organisations ont fini par occulter. Et du même coup comment permettre aux personnes de se reprendre, en tant que sujets de leur propre activité, et non objets impuissants de ce que décident pour eux des organisations et procédures orientées vers la recherche exclusive des dominations nécessaires à l’extraction du profit maximal ?

Sur le travail il faut nous remettre à l’ouvrage et explorer le réel vécu par l’ensemble des acteurs qui créent les valeurs et les richesses. Il s’agit d’une question politique et d’urgences planétaires pour forger les pouvoirs permettant de réaliser ce qui convient à l’humanité dans une visée de développement social durable.

Revue

TaF, c’est à la fois une revue trimestrielle, une plateforme numérique coopérative et l’organisation de colloques.

Revue

En posant de fait et de manière centrale la question du travail, la pandémie de Covid-19 soulève celle des modes de production.

Revue

Commander « Travailler au Futur » n°3 Au sommaire« Il aura fallu traverser la douloureuse épreuve de la crise sanitaire pour qu’une évidence – qui justifiait...