L’école, le travail et la liberté

Mardi 27 octobre 2020

Par Frédéric Grimaud, Docteur en Sciences de l’Éducation, chercheur au sein du « chantier travail  » du syndicat enseignant SNUipp-FSU.

Dans son hommage national à Samuel Patty, enseignant d’histoire victime d’un terrible assassinat, le président Emmanuel Macron a déclaré « Nous continuerons ce combat pour la liberté dont il est le visage ». L’école devient médiatiquement et politiquement, le temps d’un moment, le creuset de cette valeur fondamentale de la République : la Liberté. Mais de quelle liberté parle-t-on lorsque l’on s’adresse à des enseignants en tant que travailleurs ? Sont-ils libres face au contenu de leur activité ?  Ce texte s’interroge sur la liberté à l’école au travers de celle des enseignants « dans » leur travail. 

Bruno Trentin et la liberté dans le travail

Les luttes menées par les travailleurs, ont permis depuis le 18° siècle des avancées considérables en termes de démocratie et de liberté dans nos sociétés occidentales. Mais souvent, ces progrès sont restés à la porte des entreprises, des usines, de la gestion des institutions publiques … et comme le souligne Bruno Trentin : « L’extension de la démocratie et des pouvoirs conférés aux citoyens, hors lieu de travail, ont marqué l’histoire et les conquêtes du mouvement ouvrier bien plus que la réduction substantielle de l’inégalité des pouvoirs entre les propriétaires et les détenteurs de l’autorité dans les entreprises d’un côté et le travail subordonné de l’autre »1.  La liberté pour les travailleurs est un droit sans cesse à conquérir, à défendre, à étendre. Je ne parle pas ici de la liberté « du » travail, celle qui s’arrête « là où commence le travail déterminé par la nécessité »2 mais de la liberté « dans » le travail. 

La nuance est de taille et depuis Taylor, elle est au cœur de la compréhension des phénomènes à l’œuvre dans les modifications du travail. Les capacités des travailleurs à agir sur la chaîne de production ou sur l’organisation de leurs postes de travail, à participer aux débats de normes sur la qualité du travail ou à définir les outils, les procès, le contenu de leur travail, déterminent leur liberté « dans » le travail. Dans la fonction publique, et dans l’Education Nationale en particulier, les règles du nouveau management public viennent se dresser contre cette liberté à délibérer du contenu du travail. Les injonctions descendantes sont de plus en plus fermées et tout un arsenal de techniques de management vient contraindre les enseignants dans l’exercice de leur tâche. Les années ont passé depuis la théorisation de l’organisation scientifique du travail et les avancées sociales ont été nombreuses, allant vers toujours plus de liberté pour le citoyen dans sa vie quotidienne. Mais dans son travail, sa liberté est au point mort.  Pourtant, Bruno Trentin montre à quel point la liberté dans le travail doit-être envisagée comme facteur de résolution des grands enjeux de ce monde. Il pose même la question de la liberté dans le travail comme élément fondamental dans le traitement du chômage, dans le règlement des questions environnementales … ou dans la lutte contre le terrorisme d’ « Al Quaïda, non seulement l’un des groupes terroristes nationalistes que nous avons connus et combattus en Europe dans la seconde moitié du XX° siècle, mais un sujet politique mondialisé […] un terrorisme mondialisé, ennemi principal d’une force de gauche et des forces démocratiques favorables aux valeurs de liberté et aux droits fondamentaux du pluralisme et de la laïcité »3. Alors si, comme nous le répètent depuis l’assassinat de Samuel Paty chroniqueurs télé et représentants politiques, le terrorisme venu d’un Moyen Orient déchiré est l’ennemi extérieur de l’école et de la liberté, la subordination des enseignants à des injonctions créées en dehors de leur situation de travail n’en est-elle pas son ennemi intérieur ?

Les professeurs, l’école et la liberté

L’école de la République, dans son histoire et dans sa culture, est consubstantielle à la notion de liberté. Elle s’est construite contre le dogme, bâtie contre les obscurantismes et forgée dans la philosophie des lumières. Elle n’a rien à prouver en ce sens et peut doublement se référer à la liberté. D’une part car les contenus des programmes scolaires, des savoirs institués en classe, des connaissances acquises à l’école participent à libérer les élèves de leurs certitudes. L’école émancipe. D’autre part car les enseignants jouissent d’une certaine liberté pédagogique qui leur confère de fait une relative latitude dans l’exercice de leur tâche, même si c’est de moins en moins vrai (nous y revenons ci-après).

Je ne m’attarde pas dans ce texte sur la mission émancipatrice de l’école si ce n’est pour dire qu’elle peut constituer un organisateur indirect de l’activité de l’enseignant, un but qu’il se fixe en tant que travailleur : faire en sorte que ses élèves deviennent libres, donc puissent agir sur le monde qui les entoure. C’est pour cela que les professeurs transmettent des savoirs en histoire, en mathématiques, en EPS, en musique… car le citoyen agit d’autant mieux sur le monde qu’il en comprend son fonctionnement, car la culture et la connaissance renforcent son esprit critique. La liberté, celle de l’élève en développement, est donc bien présente dans le travail enseignant comme un des buts de son activité. 

La liberté est aussi au cœur des pratiques enseignantes depuis au moins la 3ème République de Jules Ferry. Elle irrigue les manuels scolaires et Philippe Champy4 en détaille parfaitement trois de ses formes : la liberté de produire, qui concerne les concepteurs desdits manuels ; la liberté de choisir, qui laisse aux enseignants la possibilité de sélectionner les supports permettant d’organiser leur travail ; la liberté d’utiliser, à partir de laquelle chaque enseignant fait ses choix pédagogiques propres. Une liberté pédagogique qu’aucun ministère à ce jour, malgré de vives critiques parfois, n’a supprimé des textes officiels. 

Mais cette liberté est biaisée, il convient de l’expliquer ici pour ne pas se faire piéger par l’illusion. En effet, des partisans chevronnés de la liberté dans l’entreprise ou ici dans le service public d’éducation, paradent hypocritement alors qu’ils pratiquent un jeu de dupe que nous devons comprendre : ils établissent les critères d’efficacité puis misent sur la liberté des professeurs afin de mobiliser leurs savoirs d’expérience, leur énergie, allant parfois jusqu’à altérer leur santé, pour être efficaces. Autrement dit, on peut bien dégrader complètement l’environnement de travail des professeurs, ils resteraient libres de s’organiser pour accomplir une tâche qu’ils n’ont pas participé à élaborer. Cette liberté en trompe l’œil dirait Danièle Linhart, celle où « à aucun moment n’est évoquée la possibilité d’une discussion des choix et de la vision du leader »5, n’est pas la liberté dans le travail. Le ministre de l’Education ne s’y trompe pas lorsqu’il déclare : « La liberté pédagogique n’a jamais été l’anarchisme pédagogique. C’est d’ailleurs beaucoup plus sécurisant d’avancer à la lumière de ce que l’institution a défini, sur la base de la recherche. La clarté libère »6. Maniez la barre comme vous voulez du moment que c’est moi qui vous donne le bateau et éclaire le cap que vous devez suivre aurait pu dire Jean-Michel Blanquer. 

La liberté « empêchée » dans le travail enseignant

L’actualité atteste des attaques contre l’école et la liberté en braquant uniquement le projecteur sur le difficile enseignement de la liberté d’expression. Ce texte souhaite élargir la focale sur d’autre dimensions de l’enseignement scolaire où la liberté est mise à mal, côté élèves ou côté enseignants. 

Pour les premiers, les mesures d’économies budgétaires à l’œuvre depuis des années ont vu fondre le volume d’heures consacrées à l’enseignement de ce qui ne rentre pas dans le cadre du socle ou des fondamentaux d’une école où la faculté de penser, de débattre, de se cultiver est reléguée au second plan derrière le savoir lire/écrire/compter. Moins de cours d’EMC avec des dédoublements de classes devenus impossibles, la menace sur l’EPS, la musique ou les arts visuels avec le déploiement des 2S2C … : l’école qui prétend enseigner la liberté ne se donne pas les moyens de ses ambitions. 

Du côté du travail enseignant la liberté est ostentatoirement bridée ces dernières années. La Loi dite « de l’Ecole de la confiance », enjoint dans son premier article les personnels à « l’engagement et l’exemplarité »7 et leur administration se plaît à leur rappeler régulièrement qu’ils lui doivent « une loyauté sans faille » dans l’exercice de leur travail. 

La liberté, brandie comme un étendard aujourd’hui, est en réalité mise à mal à l’école, quelle que soit la manière de la considérer. Mais il faut aller plus loin pour comprendre comment la liberté à l’école n’a de sens que si elle est un élément constitutif du travail enseignant. Or, si à l’instar de Paul Eluard on écrit son nom partout aujourd’hui, le mot liberté peine à s’inscrire dans le travail enseignant. Elle en est empêchée. 

Et pour cause, les règles du nouveau management public pénètrent l’organisation du travail enseignant en rognant chaque espace de liberté. Dans mes recherches, et celles de nombreux chercheurs en sciences de l’Éducation, tout converge à montrer comment des années de politiques managériales dans l’Education Nationale ont sapé la liberté des enseignants dans leur travail. En orientant la formation de ces derniers vers l’acquisition de compétences réduites à l’application de « bon gestes » définis par un conseil scientifique hors sol ; en explosant les collectifs de travail, les espaces-temps de réflexions collectives ou les dispositifs de mise en commun de l’expérience, afin de mieux isoler les travailleurs ; en précarisant les enseignants et tentant de les récompenser au mérite en fonction de leur capacité à exécuter une consigne venue d’en haut ; en créant des couches hiérarchiques intermédiaires dont le but est de s’assurer de la bonne exécution des consignes ministérielles ; bref en tentant de faire fonctionner une institutions publique comme une entreprise libérale.   

La liste est longue des mesures induites par une logique de management héritée du secteur privé désormais à l’œuvre dans l’Education Nationale. Ces mesures ont toutes un dénominateur commun : transformer des enseignants concepteurs de leurs tâches en exécutant, renforcer leur professionnalisme au dépend de leur professionnalité, les éloigner le plus possible de toute capacité à pouvoir définir collectivement les critères du bon travail. En un mot, briser leur liberté dans le travail au profit d’une subordination à des injonctions ministérielles de plus en plus aliénantes. Alors à l’heure où les appels à la liberté font flores dans les médias, nous pouvons nous demander : comment un professeur qui fait toute la journée l’expérience subjective de la subordination à des injonctions – souvent contraires à ses valeurs et à celles portées par son métier – peut-il chérir cette liberté ? Et de fait comment peut-il l’enseigner ? 

Conclusion

La liberté à l’école passe nécessairement par la capacité des enseignants à être libres dans leur travail. Il y a pour cela besoin dans la profession enseignante d’instituer des collectifs en capacité de faire des arbitrages dynamiques sur la qualité du travail. Des collectifs démocratiques, délibératifs,

opérants pour effectuer les ajustements sur la qualité du travail à partir du travail réel de celles et ceux qui exécutent la tâche. C’est cette liberté-là, cette démocratie-là dans le travail, ce « gouvernement par les personnes concernées »8 qui doit être désirée et choyée : la liberté pour les enseignants de choisir le contenu de leur activité de travail. Cette liberté dans le travail que les mêmes dirigeants politiques ôtent aux enseignants d’années en années tout en prétendant l’inverse est capitale. Ne faisons pas dire à ce texte ce qu’il ne dit pas : DAESH, tous les fondamentalistes, tous les obscurantismes… sont les ennemis de la liberté, c’est certain ! Une liberté précieuse qu’il faut remettre au centre de nos préoccupations, réaffirmer sans cesse, défendre sans sourciller. Mais il ne suffit pas de la nommer dans des déclarations faisant suite à un attentat. Il faut la choyer au travers des moyens accordés à l’école mais aussi, c’est l’objet de ce texte, par la liberté offerte aux enseignants, comme à tous les travailleurs, « dans » leur travail. Cette période est peut-être l’occasion de réclamer de nouveaux droits pour les travailleurs, ceux de la liberté « dans » le travail afin d’: « assurer le développement de nouveaux espaces de liberté, d’autodétermination et d’autoréalisation de la personne humaine, à commencer par la personne qui travaille, à partir duquel tout le reste découle ».9

1 Bruno Trentin : « Le travail et la liberté », Les éditions sociales, 2016 (p.32).
2 Karl Marx : « Le Capital », Livre III, Tome 3, Éditions sociales, Paris, 1974, (p. 198).
3 Trentin Opus cit. (p.47).
4 Philippe Champy : « Vers une nouvelle guerre scolaire », La Découverte, 2019, p.71-79.
5 Danièle Linhart : « Dépasser la subordination », in Prendre soin du travail, TAF n°3, p.77.
6 Jean-Michel Blanquer interrogé par le journal Le Parisien le 25 avril 2018.
7 LOI n° 2019-791 du 26 juillet 2019 pour une école de la confiance.
8 Dominique Méda : « Un accélérateur de changement » in Prendre soin du Travail, revue TAF n°3, p.16.
9 Trentin opus cit. (p.63).

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