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« Cachez ce travail du soin que je ne saurais voir ! »

Y a encore du TAF ! Petite chronique philo-critique du travail / Mai 2021 / Par Fanny Lederlin.

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Il y a un an, alors que nous prenions collectivement conscience de l’ampleur de la crise économique, sociale, politique et existentielle qu’avait déclenchée l’épidémie mondiale de Covid-19, Emmanuel Macron prononçait depuis l’Elysée sa quatrième adresse aux Français1. À cette occasion il utilisait pour la première fois l’image des « travailleurs de première et de deuxième lignes », qui s’est depuis imposée dans le débat public. Méticuleusement, il détaillait leurs métiers : les « fonctionnaires et personnels de santé, médecins, infirmiers, aides-soignants, ambulanciers, secouristes, militaires, pompiers, pharmaciens » étaient les « premières lignes » qui avaient « donné toute leur énergie pour sauver des vies et soigner », tandis que « dans la deuxième ligne », les « agriculteurs, enseignants, chauffeurs routiers, livreurs, électriciens, manutentionnaires, caissiers et caissières, éboueurs, professionnels de sécurité et de nettoyage, fonctionnaires, journalistes, travailleurs sociaux, maires et élus locaux » avaient permis que la vie quotidienne suive un cours à peu près normal.

On pourrait s’étonner que journalistes, maires et élus locaux aient figuré sur cette liste (peut-être une façon de les amadouer ?) tandis que les aides à domicile2 n’étaient pas mentionnées (un oubli malheureux, quand on sait le rôle qu’elles occupent auprès des personnes âgées). Toujours est-il que ce discours a pu alors être perçu comme un signe politique important, dans la mesure où il rendait visible une catégorie de travailleurs qui avait jusqu’alors été négligée (souvenons-nous qu’à la veille de la crise sanitaire, les hôpitaux étaient en grève depuis plus d’un an, sans que le Gouvernement n’ait jamais semblé prêt à accéder à leurs revendications3, ou pire : ignorée.

La prise en charge (invisible) de la vie

Mais quelle est, précisément, cette catégorie de travailleurs ? Qu’ont en commun les personnels de santé, les aides-soignants, les pompiers, les agriculteurs, les caissières, les agents de nettoyage, les manutentionnaires, les enseignants ou encore les assistantes sociales ? Au moins deux choses. La première, c’est d’exercer un travail du soin, c’est-à-dire un travail qui consiste à prendre en charge et à s’occuper de la vie – en soignant ou en nourrissant les gens, en nettoyant les rues, les habitations ou les lieux publics, en chargeant et en transportant les marchandises, en les plaçant dans les rayons, en gardant les enfants, en les éduquant, en venant en aide aux plus vulnérables, etc. Activité cyclique sans cesse recommencée qui s’apparente à ce que la philosophe américaine Carol Gilligan a nommé le care4, le travail du soin ne produit pas de profit : il permet simplement que la vie se déroule normalement, dans sa quotidienneté, sa matérialité et sa corporéité.

C’est peut-être justement parce qu’ils ne génèrent pas de profit que celles et ceux qui l’exercent ont en commun une deuxième chose : leur invisibilité. En effet, qui se souciait, avant que ne surgisse l’épidémie, des personnes – la plupart du temps des femmes, souvent racisées et surexploitées5 – qui nettoyaient les bureaux, les gares, les hôpitaux, les rues où nous nous trouvions ? Qui prenait le temps de regarder dans les yeux sa caissière du supermarché et de lui demander comment ça allait aujourd’hui ? Qui s’intéressait aux conditions de travail des enseignants, des agriculteurs ou des aides soignants ?

Les derniers seront les premiers… ou pas

Quinze jours après son allocution6, Emmanuel Macron enfonçait le clou en évoquant la si méconnue deuxième phrase de l’article 1er de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune7 ». Oui, c’est bien cela : les distinctions sociales/ ne peuvent être fondées/ que/ sur l’utilité commune. On a cru rêver ! Le Président de la République se moquait-il de nous ? Ou bien s’apprêtait-il vraiment à mettre en œuvre la « Révolution8 » dont il avait fait le titre-programme de sa campagne électorale, en inversant l’échelle de valeurs et les rapports sociaux de notre société – les « premiers de cordée » devenant les derniers, et réciproquement ?

Un an plus tard, nous sommes fixés. Certes, le personnel soignant a perçu une « prime Covid » (s’élevant entre 500 et 1 500 euros) en novembre dernier ; certes, le « Ségur de la santé » a débouché sur l’annonce d’un plan de 650 millions d’euros en 2021 – dont l’essentiel doit être destiné à l’achat de matériel – pousses-seringues, moniteurs, charriots d’urgence, brancards, lits… – qui faisaient déjà défaut avant l’épidémie, et surtout qu’il faut rapporter aux centaines de milliards d’euros d’aides publiques versées aux entreprises depuis le début de la crise – ; certes, la nouvelle grille de salaire des personnels soignants prévoit une augmentation de 183 euros nets par mois, pour l’ensemble des sages-femmes et des personnels non médicaux du public. Mais qu’en est-il des agentes et agents d’entretien des hôpitaux ou des Ephad ? Qu’en est-il des agentes et agents de nettoyage des entreprises, que le télétravail a bien souvent privé d’emploi ? Qu’en est-il des Atsem9 qui nettoient les classes et sont soumises à un protocole drastique depuis le début de l’épidémie ? Qu’en est-il des caissières, des agriculteurs, des éboueurs, des auxiliaires de vie ?

Un an plus tard, l’évocation de l’article 1er de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 apparaît, au pire comme du cynisme, au mieux comme une tartufferie. Car, en dépit de toutes les « missions10 » sur « la reconnaissance des travailleurs de deuxième ligne » que le Ministère du Travail voudra bien lancer pour « objectiver la population de ces travailleurs » et « aider à la négociations avec les branches concernées pour aboutir à des revalorisations », il n’y aura pas de « reconnaissance » du travail du soin tant que ne sera pas questionnée la valeur du travail en général. Car, pour le dire simplement et en s’appuyant sur l’analyse économique marxiste, tant que le Capital fixera le prix de la force du travail et cherchera à en dégager de la « valeur » – c’est-à-dire du profit, réalisé selon Marx sur l’écart entre le salaire versé et la valeur réelle du travail accompli11 -, les distinctions sociales ne pourront pas être fondées sur « l’utilité commune », mais continueront de reposer sur l’exploitation du Travail par le Capital.

Un « sous-travail » pénible, mal payé et méprisé

Il ne s’agit pas ici de développer une réflexion approfondie sur la valeur du travail dans le capitalisme sous sa forme néolibérale, mais plus modestement de souligner l’imposture de celles et ceux qui croient pouvoir remédier par des mots (si ce n’est des médailles12 !) au manque de reconnaissance criant d’une catégorie de travailleurs, et en particulier des travailleuses et des travailleurs dits de « deuxième ligne », dont la crise sanitaire a mis en lumière l’importance vitale.

La situation de ces 4,6 millions de travailleurs, la voici : ils touchent en moyenne 11 950 euros nets par an13. Si certains sont employés par des pouvoirs publics et des collectivités locales, ils sont pour l’essentiel employés par des sociétés privées, la plupart du temps sous-traitantes d’entreprises qui leur confient les tâches qu’elles considèrent comme insuffisamment rentables14. Soumis à des emplois du temps morcelés15 et contraints à des journées à rallonge16, ils exécutent une besogne pénible considérée comme « non productive » et déqualifiée. Cantonnés à une économie périphérique dont les acteurs de l’économie mondialisée ne daignent pas se soucier, ils sont les sous-travailleuses et les sous-travailleurs invisibles et négligés du capitalisme contemporain. Dès lors, si la crise sanitaire a eu pour vertu de rappeler à tous « la valeur de la vie » (sachant que nous devrions avoir la lucidité de garder à l’esprit que cette « valeur » n’est pas la même selon la région du globe ou la classe sociale où la vie se déroule17, il s’en faut encore de beaucoup que la valeur du travail qui en prend soin soit, elle aussi, reconnue. Une chose est d’en prendre conscience. Une autre serait de lutter collectivement – avec les représentants du personnel, les syndicats, les militants et les représentants politiques qui sauront enfin se saisir de la question – pour garantir des protections, pour obtenir des améliorations de conditions de travail et pour décrocher des augmentations de salaires qui témoigneraient enfin d’une véritable reconnaissance sociale et politique. Autant dire qu’il y a encore du TAF…

Fanny Lederlin, doctorante en philosophie, auteure de Les dépossédés de l’open space, Puf, 2020.

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Lire aussi :
Chronique Avril 2021 : Travail indépendant : C’est qui l’tâcheron ?
Chronique Mars 2021 : Et si le télétravail devenait vraiment écologique ?
Chronique Février 2021 : Télétravail : Vous avez dit progrès social ?

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Image Pixabay.

  • 1- Discours prononcé le 13 avril 2020.
  • 2 – On compte en France 450 000 aides à domicile (ou auxiliaires de vie). Voir sur le sujet « Des aides à domicile en mal de reconnaissance », Le Monde, 16 avril 2021.
  • 3 – « Les personnels hospitaliers restent mobilisés, onze mois après les premières grèves », Le Monde, 13 février 2020.
  • 4 – GILLIGAN, Carol, In a different voice, Harvard University Press. Réédité en français en 2008 sous le titre Une Voix différente. Pour une éthique du care, tr. A. Kwiatek, revue par V. Nurock. Présentation S. Laugier et P. Paperman, Paris, Flammarion, Champs Essais.
  • 5 – « Nous étions des mains invisibles », témoignage de Fernande Bagou recueilli par Maya Mihindou paru dans la revue Ballast en juillet 2018.
  • 6 – Discours prononcé le 30 avril 2020.
  • 7 – Article 1er de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »
  • 8 – MACRON, Emmanuel, Révolution, Paris, Xo, 2016.
  • 9 – Atsem : Agente Territoriale Spécialisée des école Maternelles.
  • 10 – Mission confiée par le Ministère du Travail le 30 octobre 2020 à Christine Erhel, professeure au Cnam, et Sophie Moreau-Follenfant, DRH de RTE.
  • 11 – MARX, Karl, Le capital, Livre I, 1867, publié sous la responsabilité de J.P. Lefebvre, Paris, PUF, coll. Quadrige, 1993, 2ème édition 2006.
  • 12 – « Coronavirus. Mais où est passée la médaille de l’engagement ? », Ouest-France, 16 septembre 2020.
  • 14 – SRNICEK Nick, Capitalisme de plateforme, L’hégémonie de l’économie numérique, trad. P. Blouin, Montréal, Lux Editeur, 2018., p. 21 et suivantes.
  • 15 – « Les auxiliaires de vie dénoncent « des conditions dégradées » », L’éveil Normand, 27 janvier 2021.
  • 16 – « Ça se confirme : les « premiers de corvée « sont sous-payés et surexploités », Libération, 12 mars 2021.
  • 17 – Voir par exemple FASSIN, Didier, La vie, mode d’emploi critique, Paris, Seuil, 2018.

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