Covid-19, travail, crise systémique et perspectives

6 juin 2020.

Par Guy Carassus.

La crise sanitaire et ses corollaires résultant de la pandémie provoquée par le coronavirus, a révélé au grand jour les failles d’un système et les menaces qu’encourt l’humanité à s’en remettre au capitalisme mondialisé. C’est une expérience de masse qui est vécu et perçu par des millions d’êtres humains, de travailleurs de par le monde. Le conçu néolibéral est sur la sellette. 

Une expérience de masse inédite de la dangerosité du néolibéralisme 

En quelques mots. Il devient patent que capitalisme financier qui applique, peu ou prou, ses recettes sur la planète entière dans des conditions singulières, n’est pas en mesure d’assurer la protection des personnes ni la résilience des sociétés face à un cataclysme pandémique. Il aura fallu la mobilisation des ressources citoyennes et associatives, déployées dans des actions coopératives et solidaires, il aura fallu l’engagement professionnel et le sens de l’intérêt général de millions de salariés dans les activités essentielles à la vie sociale pour qu’une résistance collective soit dressée face à la pandémie et que puisse s’organiser une riposte. Ni le marché ouvert, ni la concurrence libre, ni le libre échangisme n’auront été d’un moindre recours face à l’urgence. Pire, les milliards de milliards, l’argent accumulé par les plus riches grâce à la prédation sur les richesses produites par les plus pauvres, seront restés bien au chaud dans les paradis fiscaux, dans les porte-feuilles d’actions et autres « valeurs refuge » qui sont manifestement autant de « gestes barrière » contre la solidarité humaine. Et pour ce qui est des États, des gouvernements nationaux et de la communauté européenne, entités qui ont embrassés avec enthousiasme le capitalisme libéral, elles auront révélé les limites et les périls des politiques qu’elles ont mises en œuvre ces dernières décennies. 

Qu’on réfléchisse un bref instant, à partir de l’exemple emblématique des soignants envoyés au front de la lutte contre la covid19 sans les moyens requis, sur l’impact que peut avoir dans les esprits de nos concitoyens menacés ou atteints par ce virus, l’expérience dramatique dans laquelle ils ont été plongés.  

Quand il s’avérait vital de protéger les personnels soignants des risques de contaminations, masques, sur-blouses et gants faisaient défaut. Quand il aurait fallu dépister les personnes infectées par le virus et les isoler dès le début de l’épidémie afin d’éviter sa propagation meurtrière, ce sont les tests qui n’étaient pas au rendez-vous. Quand les soins exigeaient des personnels qualifiés, des lits en réanimation et des appareils d’assistance respiratoire, leur nombre s’est révélé d’une extrême faiblesse face aux besoins. Sans avoir à forcer les réalités, on peut affirmer que dans l’esprit du plus grand nombre, il est clair que la responsabilité de cette situation doit beaucoup aux politiques d’austérité dévastatrices qui ont été appliquées à la sphère de la santé, pour s’en tenir à ce champ d’activités socio-économiques. Le président Macron lui-même a été conduit, parlant de la santé et de la protection sociale, à affirmer « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés hors des lois du marché (discours du 12 mars 2020). » On attend de voir ce qu’il ressortira de la mission (Segur de la santé) confiée par le gouvernement à Nicole Notat mais il serait bien illusoire d’en attendre un changement radical qui verrait la remise en cause de la dichotomie public/privé dans l’offre de santé pourtant à la source de l’introduction progressive de « la logique de marché » qui -même tempérée par une couverture de sécurité sociale dégradée- prolonge sa délétère influence jusqu’au cœur du service public hospitalier dans un fonctionnement et un management fondé sur la tarification à l’acte. Plus sûrement, il faudra compter sur la reprise des luttes sociales dans les milieux de la santé pour exiger enfin la satisfaction de revendications exprimées avec constance et détermination depuis plus de dix-huit mois déjà.   

Une ampleur nouvelle des questionnements sur les causes systémiques de la crise 

S’il peut sembler acquis, en France, que la légitimité des services publics de la santé et de leurs personnels ressort grandie dans la consciences de nos concitoyens, ce n’est peut être pas la seule dimension positive sur laquelle il doit être possible de prendre appui pour envisager un monde d’après crise résolument transformé. Avec les questionnement sur les moyens nécessaires pour assurer la sécurité sanitaire des populations en relation avec les moyens humains et matériels accordés aux services publics de santé, ce sont les politiques politiques économiques qui sont également interrogées avec la pénurie de masques et de respirateurs : comment assurer et sécuriser la prise en compte des besoins sociaux et individuels après le désarmement industriel auquel a donné lieu la mondialisation libérale ? C’est  dans ce même mouvement la valeur du travail, son utilité sociale et sa juste rémunération qui viennent à l’ordre du jour avec le renversement de l’ordre socio-professionnel auquel on a pu assister pendant l’épidémie : « celles et ceux qui ne sont rien (dixit Macron)» ne sont-ils pas devenus les « premiers de corvée » sans qui rien n’aurait été possible dans la lutte contre l’épidémie ? Les dimensions écologiques ce sont également invitées à l’ordre du jour avec les questionnements sur l’origine de la pandémie virale dans une probable transmission de l’animal à l’homme, incitant à réfléchir sur le respect des équilibres naturels et la préservation de la biodiversité par les activités humaines, ou encore, comme a pu le faire la temporaire baisse des émissions de gaz à effet de serre pendant le confinement, sur le réchauffement climatique et des moyens de le contenir. Des problématiques démocratiques sur les pouvoirs et leur subsidiarité ont également émergées, en relation avec les rapports de l’État aux diverses collectivités locales. La Nation, sa place en Europe et dans le monde. Les relations internationales. La culture, la science et la recherche, Etc. 

De fil en aiguille, c’est tout un ensemble de questionnements inter-dépendants qui viennent à l’ordre du jour du débat public et citoyen. Les ramifications et les conséquences multiples de la pandémie due à la covid-19 – sans oublier celles telles l’exacerbation des inégalités, le chômage et la pauvreté, les violences faites aux femmes et aux enfants- ont eu pour corollaire de forcer à penser les enjeux majeurs et systémiques de la période actuelle. Cela a pour effet de créer un terrain propice à l’orientation des consciences vers les problématiques liées au changement de société, le désormais fameux « monde d’après » dont tout l’enjeu est qu’il ne soit pas un « retour à l’anormal ». 

Dans ces circonstances, une des exigences essentielles du moment est de ne pas être en deçà du défi de transformation sociale systémique auquel se trouve confronté la société française et l’Europe, pour s’en tenir à ce périmètre. Il ne s’agit donc pas de nous refaire le coup de la bataille de la production d’après guerre relookée version néolibérale avec à la clé une exploitation renforcée par un « travailler plus et gagner moins » accompagnée du saccage des droits sociaux comme le propose le patronat. Pas plus que l’issue ne se dégagera d’une accélération des réformes néolibérales engagées par le gouvernement depuis le début de cette mandature « jupitérienne » qui prétend, droit dans ses bottes, qu’il a fait le bon diagnostic mais n’a pas réussi à imposer le bon tempo pour contraindre la société française à accepter ses réponses. Les solutions sont plutôt à rechercher dans un contre-pied radical aux politiques suivies depuis des décennies qui mettrait à l’ordre du jour une nouvelle dynamique de progrès social et écologique qui verrait, entre autre, un développement des services publics et de la protection sociale comme socle d’un développement humain tous azimuts et des activités productives transformées pour répondre aux besoins humains dans le respect des droits sociaux et de l’environnement naturel. Dans les milieux syndicaux et associatifs auxquels se sont joints les forces politiques de gauche et écologistes, il semble qu’on ait compris l’urgence de la période et décidé de jouer un peu plus collectif en s’accordant peu ou prou sur des perspectives de sortie de crise. On peut penser que cela est absolument nécessaire mais ne sera pas suffisant au regard des enjeux gigantesques que sont ceux d’un changement systémique. 

Inscrire résolument l’issue à la crise dans une perspective d’émancipation humaine 

Dans le moment où nous nous trouvons, il s’agit donc bien de trouver des points d’appui dans des réalités concrètes contradictoires mais riches en potentialités de changement, pour avancer dans la mise en œuvre des transformations sociales et écologiques rendues nécessaires comme alternatives au capitalisme mondialisé mais pour viser une perspective communiste, c’est-à-dire d’émancipation humaine qui se conquiert dans le progrès des capacités d’intervention et de maîtrise des individus sur leur existence et destinée collective, dans la lutte contre les aliénations historiques et séculaires. 

Cela passe nécessairement par la conquête de nouveaux droits qui favorise l’appropriation sociale des moyens de production et d’échange, ainsi que par celle de nouveaux pouvoirs politiques et démocratiques qui fassent reculer les prérogatives coercitives de l’État.   

De ce point de vue, il est une caractéristique qui dans la période a grandi avec l’organisation d’une forme de résistance populaire à la crise provoquée par le coronavirus et qui devrait retenir toute l’attention. Elle n’est pas à proprement parler nouvelle bien que certaines de ses caractéristiques actuelles le soient, car elle accompagne fréquemment les révoltes et les révolutions dans leur premier instant sans toujours donner lieu à des prolongements durables. Or quand son élan s’épuise ou s’éteint, c’est là souvent le signe que la dynamique portée par les idéaux émancipateurs s’affaiblit. Pourtant, c’est de sa permanence et de sa constance dont a besoin un mouvement transformateur qui viserait un changement systémique. Elle est une puissance sociale dont se dote les mouvements populaires pour mener  leurs luttes et rompre avec les tutelles aliénantes qui les entravent. Cette caractéristique est l’émergence de formes d’auto-organisation dont ont fait preuve des secteurs socio-professionnel (services publics, économie sociale et solidaire, paysans), associatifs et citoyens pour palier aux carences de l’État en prenant en main une partie de la réponses aux besoins que suscitait le combat contre l’épidémie provoquée par la covid19 et certains aspects de la crise socio-économique qui s’ensuivait. 

L’exemple le plus emblématique d’auto-organisation a été celui des personnels des hôpitaux publics qui ont réagi en faisant preuve de courage et d’imagination face aux manques de personnels, de moyens de protection et de soins qui les ont mis en danger, eux et leurs patients. Bien sûr, il a été question de palier aux dramatiques carences et de faire face aux urgences vitales mais il en demeure pas moins que leur réaction à mis en lumière les ressources insoupçonnées que recèlent les collectifs de travail dès lors qu’ils sont mis en position de s’organiser par eux-mêmes. 

Dans l’épreuve et dans la nécessité, se sont affirmés des collectifs humains qui ont su se mobiliser sans compter, inventer de nouvelles formes d’organisation de leur travail en faisant appel à l’intelligence et à la créativité de tous les personnels soignants tout en dépassant l’étroitesse des rapports hiérarchiques, repousser leurs limites en se formant sur le tas aux soins infirmiers en réanimation, coopérer avec le secteur associatif pour trouver des moyens matériels qui faisaient défaut. Etc. Ce faisant, ces collectifs de travail inédits ont pu renouer avec le sens de leur mission de service publique en vue de servir l’intérêt général qu’est la protection sanitaire des populations et, par la même, ré-enraciner l’utilité sociale de leur profession dans la communauté nationale. Face à la faillite d’une organisation sociale vouée à la mise en valeur du capital, ils ont administré la preuve qu’au fondement des sociétés est le travail vivant tourné vers la réponse aux besoins sociaux, en tout premier lieu ici ceux relatifs à la santé publique. 

Faire des expériences d’auto-organisation un point d’appui pour le monde d’après  

Pour prendre la mesure de ce qui se joue dans ce mouvement d’auto-organisation où s’invente des coopérations solidaires en réponse à la crise actuelle et le mettre en perspective, il faut, de mon point de vue, l’appréhender d’une part à l’aune de la dualité dialectique du communisme : à la fois mouvement qui transforme l’état de chose actuel et société future qui repose sur de nouveaux rapports sociaux à construire dans la durée du temps historique ; d’autre part en se remémorant ces deux caractéristiques essentielles du communisme que sont l’appropriation sociale et le dépérissement de l’État coercitif et autoritaire dans une visée d’autonomie des personnes et d’émancipation humaine. Entre il y a les luttes multiformes -la seule chose qui puisse être assurée- que mènent les peuples pour dépasser les aliénations qui les oppressent et faire valoir leurs intérêts collectifs. 

Or ce mouvement, limité mais remarquable, de transformation de « l’état de choses existant » qui a conduit des personnels à une forme partielle et temporaire d’appropriation sociale de leur « outil de travail » et à la prise d’initiatives en lieu et place d’un pouvoir central défaillant du fait de ses propres choix, ne peut-il dès lors se lire comme participant des prémices d’un mouvement communiste ? Certes, il n’est pas couplé à une revendication politique plus large d’appartenance et d’intention qui l’identifierait consciemment au parti du communisme mais cette expérience d’auto-organisation met en exergue la capacité essentielle dont doit se doter un peuple pour se donner les moyens d’un changement politique dont il reste maître parce qu’il est le fruit de sa propre intervention. De plus, c’est bien dans un tel processus concret où s’engage une remise en cause des rapports sociaux de subordination à un ordre social que peut se construire une conscience éclairée des causes des problèmes et des solutions pour y remédier, à l’exemple du mouvement des gilets jaunes dont on se souviendra qu’une de leur proposition phare qui perdure encore aujourd’hui est celle de l’instauration d’un référendum d’initiative partagée.  

Du coup, il ne s’agit pas ou plus de voir simplement ce moment de lutte sociale comme seulement à dépasser pour que les intentions et les objectifs qu’il porte soient relayés par des forces syndicales et politiques dans leur champs spécifique d’intervention. Il faut au contraire le percevoir désormais comme un moment incontournable et nécessaire d’invention et de construction d’une capacité collective d’intervention qui doit devenir résiliente et pérenne grâce à sa traduction en termes de droits imprescriptibles attachés à la personne. Et dans lequel les forces organisées ont toute leur place pour stimuler et enrichir un processus d’acquisition de nouvelles capacités d’intervention, pour que dans le débat citoyen grandisse la conscience collective des possibilités et des nécessités. 

C’est pourquoi, il semble indispensable que dans la période qui s’ouvre les propositions mises en débat pour concevoir « un autre monde » intègrent de manière structurelle l’acquisition de nouveaux droits, citoyens et politiques, d’intervention et de décision dans les affaires de l’entreprise et de la cité comme condition d’une transformation en profondeur de notre société. Pour une avancée autogestionnaire. 

Au fond, cette vision de ce qui peut émerger de neuf de cette crise met l’accent sur des points d’appui apparus dans les expériences et dans les consciences qui peuvent permettre d’engager un nouveau chemin pour la transformation de la société : une voie qui prioriserait la participation des citoyens au processus de rupture avec le capitalisme jusqu’à son dépassement et considère que c’est là le propre d’une révolution.

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