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Des vertus révolutionnaires du travail réel, lorsque le prescrit fait flop

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28 avril 2020

Par Roger Moncharmont.

La mince couche sociale qui exploite et domine le travail a intérêt à faire croire que le travail est en train de disparaître. En ajoutant le capital et les robots, cela devrait suffire, disent-ils. Ils réservent au travail, et encore par bonté d’âme, une place de bouche trou, dans les insterstices d’un processus de production mis en mouvement par le capital et entretenu par les automatismes, les robots et l’intelligence artificielle. 

Ce qui se passe sous nos yeux devrait suffire à faire exploser en vol ces fadaises. Le MEDEF implore : si les travailleurs ne veulent pas travailler plus, au moins qu’ils travaillent un peu, supplie Geoffroy Roux de Bézieux, impatient que tout le monde revienne au boulot, car sans ça, plus rien ne va. En même temps, chacun constate le retour au premier plan des travailleurs de « l’interstice ». Donc c’est entendu, sans travail, le capital fond comme la neige au soleil, mais surtout l’activité humaine, multiforme, créative, inventive, compétente, qualifiée, débarrassée de l’intervention du capital, est partout sous nos yeux.

En réalité ce que veulent les maîtres du capital, ça n’est pas de se priver du travail, c’est faire disparaître la fierté du travail, l’orgueil du métier, le plaisir du travail bien fait, la chaleur du travail collectif, la beauté de l’oeuvre.

Il se passe quelque chose

J’ai l’impression qu’il se produit sous nos yeux quelque chose important. Les professionnels du soin, mais pas qu’eux, travaillent bien au delà des limites  du contrat ou du statut. Des jeunes s’improvisent auxiliaires de vie. Des ateliers de couture du voisinage fournissent masques et blouses. Des orchestres jouent, des ballets dansent, sur internet, pour notre plaisir partagé. Un réseau d’imprimeurs fabrique des visières, des masques, des adaptateurs pour les respirateurs, sur des imprimantes 3D, dans des garages, avec du plastique biodégradable. Ils communiquent avec les services d’approvisionnement des CHU pour certifier la qualité. Les épiceries de quartier et les associations pour une agriculture de proximité, maintiennent à flot des agriculteurs et alimentent la population…
Pendant ce temps,
Amazone fait bosser les emballeurs sans protection. Le PDG de Carrefour court derrière la crise en s’auto-proclamant service public de l’alimentation. Les mêmes, ou d’autres, se glorifient de mettre en rayon au moins 30 % de produits venant de l’agriculture de proximité. La Caisse des Dépôts prépare un plan de promotion du capitalisme sanitaire. La BCE colorie des billets de 100 milliards d’euros, que les banques vont accaparer, que nous rembourserons durant des années en impôts inégalitaires, en épargne populaire dévaluée et en hausse des prix.


Il est manifestement trop étroit le corset que les rapports sociaux d’exploitation et de domination constituent pour le travail humain en souffrance d’émancipation. 

Cours camarade, l' »emploi » est derrière toi !

Je voudrais saluer l’article intitulé : « Travail réel, crise et légitimité : un continent à découvrir en urgence », rédigé par Pierre Bachman et Daniel Faïta.

Je partage pleinement leur diagnostic. Nos efforts (à nous tous qui, de divers bords, nous efforçons de faire advenir de nouveaux rapports sociaux exempts d’exploitation et de domination) manquent le plus souvent leur cible. Ce n’est pas pratiquer l’autoflagellation, ni la critique négative que de dire que les thèmes le plus souvent mis en avant dans les luttes sociales et politiques, concernent de plus en plus difficilement le monde du travail, car ils ne sont pas élaborés en prise directe avec les réalités profondes vécues dans l’exercice de leur activité de travail, par l’immense majorité de nos concitoyens.

Au travail, au lieu de la fierté, ce qui s’exprime le plus souvent c’est de la souffrance. Beaucoup n’arrivent plus à comprendre le sens, personnel et social, de leur activité. Alors les plus jeunes se détournent. Les plus âgés sont désabusés. La lutte collective s’en resent. 

Mais nos amis – qui signent le papier sus-mentionné – n’oublient pas de mettre en lumière les potentialités de la situation (et pas seulement les limites atteintes). Toute prise de conscience chemine d’abord par la personne (chaque personne) ; par les questions que lui renvoient ses relations aux autres, en tout premier lieu dans la sphère de son activité de travail, là où se joue l’essentiel de la mise à l’épreuve de chacun, de ses capacités à réaliser ce qu’il se propose, de résister aux contraintes, de parer aux aléas, d’inventer des perfectionnements. 

La crise que nous traversons a une dimension  anthropologique. Dans ce qui le fonde comme être humain (son activité laborieuse), chaque sujet est de plus en plus dépossédé des moyens de gouverner sa vie. Dans ce qui le constitue comme société, chaque collectif humain est, de même, dépossédé de son expérience, de son savoir, de son initiative. Ceci va bien au delà de l’écart déjà repéré entre prescrit/réel! Désormais le divorce entre les finalités des uns (exploiteurs du travail) et des autres (travailleurs) est total, au point que la mince frange supérieure des premiers envisage froidement de se faire « augmenter » (en se « greffant » des accessoires techniques) et de faire sécession de notre commune humanité.

Oui : que s’exprime l’expérience acquise par les travailleurs au cours de cet épisode !

Comment faire s’exprimer, connaître, échanger et mettre en débat, l’énorme trésor d’expérience et de savoir réuni par tous ces travailleurs et travailleuses, qu’ils aient traversé la crise sanitaire en première, deuxième ou troisième ligne. Ce dont nous avons besoin, c’est bien plus que ce qu’ils ont dit lorqu’ils ont alerté, protesté, revendiqué. Bien plus que ce qu’ils continueront sans aucun doute et à juste raison à réclamer.  Ce dont nous avons besoin, aussi, c’est ce qu’ils ont vécu : comment s’y sont ils pris ? Quelles ressources ont ils mobilisées ? Quelles organisations et quels collectifs ont ils formés ? Quelles solutions ont ils trouvées, qui ont allégé leur peine et amélioré l’efficacité ? Qu’aimeraient ils conserver de ce qui les a fait grandir ? De quoi ne veulent ils plus entendre parler ? Comme le dit, en guise de métaphore, Alain Raoust, le cinéaste (Humanité du 10 avril) : « Non , je ne mettrai plus les pieds dans cette taule ! » 

Et pour finir (l’expression est de Bachman ):  nous pourrions nous proposer de « mettre en mouvement l’expérience vécue de cette activité réelle, jusqu’à (la) faire exploser et atteindre la masse critique qui fait bouger les choses ».

 

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