Dominique Méda. La crise du Covid-19 bouleverse la hiérarchie sociale des métiers

Photo Patrick Nussbaum

Pour Dominique Méda*, avec la crise provoquée par la pandémie de covid-19, les métiers du care et de la vente apparaissent aujourd’hui au comble de leur utilité alors qu’ils bénéficiaient d’une faible reconnaissance sociale.

Vendredi 27 mars 2020

Tout d’abord comment vivez-vous concrètement, dans votre quotidien de travail, le confinement instauré depuis le 16 mars dernier pour cause d’épidémie de coronavirus ?

Dominique Méda : Je continue mes activités : nous réussissons à assurer nos cours grâce à des logiciels performants et à rester en contact avec mon équipe. Pour ceux qui peuvent télétravailler le confinement est évidemment moins angoissant que pour ceux qui doivent aller au front et sont en première ligne, je pense évidemment aux soignants et à tous ceux qui doivent, par obligation professionnelle ou par peur de perdre leur emploi, aller travailler et être au contact. Puisque désormais, c’est un comble, le contact est devenu potentiellement risqué. 

Selon vous, qu’est-ce que cette crise révèle de l’actuelle organisation du travail dans notre pays et dans le monde ?

Elle bouleverse la hiérarchie sociale des métiers. Des métiers qui apparaissaient dévalorisés, à faible reconnaissance sociale comme les caissières, les aides soignantes, les aides à domicile, en gros les métiers du care et de la vente apparaissent aujourd’hui comme le comble de l’utilité, comme les métiers les plus importants. Une grande partie des métiers essentiels et en première ligne – pas tous bien sûr car les médecins, les techniciens, les cadres le sont aussi – mais une grande partie des métiers qui sont en première ligne sont des métiers classiquement peu considérés, occupés majoritairement par des femmes et sous rémunérés. Parce qu’ils sont souvent exercés à temps partiel et parce que l’on considère trop souvent que les compétences mobilisées sont dans le prolongement des compétences naturellement féminines. Plusieurs chercheuses ont travaillé sur ces questions et mettent en évidence une sous rémunération chronique de ces professions. Il faudra veiller à revoir en profondeur ces grilles dès la sortie de crise. Elle permet aussi de réfléchir au caractère plus ou moins essentiel des différents métiers. David Graber propose dans Bullshit jobs de faire l’expérience consistant à imaginer ce que deviendrait la société si on supprimait tel ou tel métier. On le voit aujourd’hui la hiérarchie des métiers essentiels est bouleversée et les soignants qui réclamaient depuis un an une revalorisation des métiers hospitaliers et que personne n’a entendu apparaissent aujourd’hui comme les métiers essentiels, ceux qui vont permettre la survie alors que des tas d’autres métiers, très valorisés et sur rémunérés apparaissent en revanche non seulement inutiles mais complètement toxiques. Je pense en particulier à tous ces consultants en New Public management qui ont contribué à casser nos services publics. 

Autre leçon à tirer : l’excessive dépendance dans laquelle s’est mise notre pays, et plus généralement la folie que représente aujourd’hui la division internationale du travail. Il nous faut de toute urgence relocaliser non seulement les productions stratégiques mais toute une partie de nos productions utiles au quotidien, rompre ces chaines de valeur, repenser nos organisations du travail au niveau national et local. Il nous faut faire tout cela dans le cadre de ce que j’appelle la reconversion écologique c’est à dire une bifurcation radicale de nos sociétés vers des modes de production sobres. 

Le « télétravail » a été très encouragé, comme recours dans ces circonstances… Qu’en pensez-vous ? 

Je pense que c’est utile car cela maintient le caractère structurant du travail et permet de continuer à assurer des activités essentielles qui ne le pourraient pas autrement. Mais il faudra penser à l’après : il ne faudra pas que ce mode de travail se répande trop fortement car le télétravail s’il maintient le lien social en tant de crise dégrade quand même fortement la qualité de ce dernier et n’est pas toujours évident à utiliser : quand vous avez de jeunes enfants dans un petit espace, difficile de se concentrer…

Des dizaines de millions d’emplois sont menacés dans le monde par l’impact de cette pandémie. Que cela révèle-t-il des fragilités de notre monde ?

Bien sur. Pour moi c’est un coup de semonce qui doit nous inciter à tout changer immédiatement. La reconversion écologique à laquelle j’appelle entrainera sans doute des pertes d’emplois mais elle permettra d’en créer beaucoup d’autres, centrés sur la réponse aux besoins sociaux. Il est encore temps de bifurquer et de repenser et reconstruire notre économie après il sera trop tard. Nos sociétés sont dans un état d’impréparation terrible : que se passera t il lorsqu’en plus des nouveaux virus nous auront des manques d’eau potables, une chaleur écrasante, des tempêtes et des pénuries alimentaires ? 

Quelles leçons y aurait-t-il à tirer de cette crise ? Quelles perspectives ?

Nous mettre dans la perspective d’un changement de paradigme radical. Relocalisation, territoires résilients, investissements massifs pour assurer la transition, sobriété, quota carbone par personne et par organisation, solidarité. Il nous faut construire dès aujourd’hui le nouveau programme de sortie de crise comme l’ont fait en 1942 Beveridge avec son rapport sur le welfare state, la déclaration de Philadelphie, le Conseil national de la résistance. Nous devrons, comme après la seconde guerre mondiale tout reconstruire sur de nouvelles bases. Il nous faut notamment rompre définitivement avec les inepties charriées par le néo libéralisme, dont les promoteurs n’ont eu de cesse de détruite les bases légitimes de l’intervention de l’État.

* Dominique Méda est professeure d’Université, Directrice de l’Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences sociales Université Paris Dauphine.

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