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Et si le télétravail devenait vraiment écologique ?

Y a encore du TAF ! Petite chronique philo-critique du travail /Mars 2021/ Par Fanny Lederlin.

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En mai dernier, alors qu’un premier confinement mondial avait permis d’expérimenter massivement le télétravail, Mark Zuckerberg déclarait vouloir faire de Facebook « l’entreprise la plus en avance » sur cette modalité de travail, au prétexte qu’« en 2020, il [était] plus facile de déplacer des octets que des atomes » et qu’il préférait que ses employés « se téléportent par vidéo ou réalité virtuelle plutôt qu’ils soient coincés dans les embouteillages à polluer l’environnement 1». Depuis, nombreux sont ceux qui ont vanté comme lui les vertus écologiques du télétravail, avançant qu’en réduisant l’usage des transports, il limitait les émissions de CO2 qui provoquent le réchauffement climatique, et qu’en permettant à certains travailleurs de s’installer loin des entreprises qui les emploient, il rendait possible, pour une partie des actifs 2, le choix d’une vie « au vert ».

S’il est vrai que le télétravail peut aider à diminuer les rejets de carbone et à modifier la répartition territoriale des populations, ces deux constats sont-ils pour autant suffisants pour le décréter « écologique » ? Pour répondre à cette question, il faut s’arrêter un instant sur les critères qui permettent de qualifier d’écologique une modalité de travail. Une première manière d’aborder le sujet consiste à le saisir sous un angle quantitatif : est écologique une modalité de travail qui limite les nuisances environnementales de l’activité économique. Une deuxième approche consiste l’examiner sous un angle qualitatif : est écologique une modalité de travail qui respecte le vivant.

Comment évaluer l’impact environnemental du télétravail ?

A première vue, l’évaluation quantitative paraît plus simple. En réduisant les déplacements professionnels – non seulement les trajets pour se rendre au bureau, mais aussi une grande partie des « rendez-vous clients » (dont certains nécessitaient de prendre l’avion) -, le télétravail se présente comme une solution efficace pour diminuer les gaz à effet de serre. Mais ce constat ne tient pas compte d’autres données spécifiques au télétravail : par exemple, quelle est la consommation d’énergie liée à l’usage des technologies 3 (ordinateurs, réseau wifi, logiciels, etc.) ? Ou encore, à combien s’élève la consommation quotidienne de fuel dans les habitations des télétravailleurs ? Mais aussi, quel est le volume de carbone et de déchets produits par le recours accru à la livraison à domicile (de repas, notamment) ? Au-delà du raisonnement « télétravail = moins de déplacements », c’est en fait une multitude de facteurs qu’il conviendrait de prendre en compte pour mesurer l’impact écologique du télétravail. Et il n’est pas certain que le bilan serait positif. 

Et vous, vous en pensez quoi du télétravail
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Sur le plan qualitatif, l’examen pourrait s’avérer encore plus complexe. A priori, le mouvement qui consiste à dé-saturer les mégalopoles et à étaler l’habitat humain pourrait favoriser l’émergence de modes de vie plus écologiques : revitalisation de territoires enclavés, consommation locale, etc. Mais, là encore, surgissent des questions : les télétravailleurs vont-ils se répartir dans les zones rurales ou vont-ils se concentrer dans les régions attractives du globe – Barcelone, Lisbonne, et même La Barbade ou Bali 4 -, se contentant de déplacer les dégâts liés à la concentration de population ? Et plus fondamentalement, au delà des effets du télétravail sur le « milieu ambiant », comment estimer ses conséquences sur le « monde vécu » : nos représentations, nos rapports sociaux et, au bout du compte, notre rapport au vivant ?

Productivisme et indépendance : deux idéaux anti-écologiques

Pour y réfléchir, observons ce qu’il se passe lorsque nous faisons entrer le travail dans nos domiciles. Depuis un an, les témoignages de télétravailleurs et les analyses des observateurs indiquent que le télétravail, au lieu de conduire à une meilleure gestion des temps de vie professionnels et privés, conduit à une indifférenciation entre ce qui relève de la sphère professionnelle et de la sphère privée 5. Le problème est que, en estompant les frontières entre les temps productifs et improductifs, cette indifférenciation fait disparaître les derniers garde-fou du productivisme, cette idéologie selon laquelle la quête illimitée de production maximale serait la finalité de l’activité économique 6. Or, cette conception du travail est anti-écologique et particulièrement délétère, à l’heure où des capacités technologiques inouïes associées à la mondialisation font effectivement disparaître toute limite à l’extraction et à l’exploitation des ressources de la planète. Comment espérer que les télétravailleurs, soumis au tempo infernal des réunions Zoom égrenées par leur agenda Outlook, rompent avec ces mécanismes ? En faisant disparaître les temps improductifs propres au travail en présentiel – pauses collectives, bavardages, entraide, etc. -, le télétravail risque malheureusement d’éloigner encore d’avantage les travailleurs de la « loi du fini » propre au vivant.

Ensuite, en permettant à chacun de travailler à distance et finalement sans les autres (l’expérience des conférences en ligne n’ayant rien à voir avec la coopération en présentiel), le télétravail rompt avec une deuxième loi du vivant : celle de l’interdépendance. En effet, avec le télétravail, chacun fait l’expérience d’un travail isolé, atomisé et presque autarcique. Or, dans le vivant, tout est lié, imbriqué, interdépendant. Comment pourrions-nous prendre conscience de la pluralité, de la vulnérabilité et de la responsabilité que nous avons vis-à-vis du vivant (dont nous faisons partie) si nous n’expérimentons pas concrètement notre interdépendance, à commencer par celle qui nous lie aux autres travailleurs ?

Vers un télétravail en commun ?

Au fond, la crise écologique adresse la nécessité d’un retour au « commun » : biens communs 7 (qu’il s’agit de protéger), monde commun (qu’il s’agit de partager) et travail en commun (qu’il s’agit de réaliser). Dès lors, la question centrale que nous devons nous poser est celle-ci : le télétravail est-il compatible avec l’expérience d’un travail en commun ? Cela parait contradictoire à première vue, et pourtant cela n’est pas impossible. Car, hors situation exceptionnelle telle la crise sanitaire actuelle, il n’est écrit nulle part que le travail à distance de l’entreprise doive nécessairement s’effectuer à son domicile et coupé des autres travailleurs.

Pour peu que l’on fasse preuve d’imagination, le télétravail pourrait au contraire contribuer à renouer avec la dimension collective et même politique du travail, et à revitaliser les liens sociaux à l’échelle locale. Comment ? En créant par exemple des bureaux de proximité – sortes d’espaces de co-working publics – qui pourraient être financés et entretenus par les collectivités locales ou par la création de « titres-bureaux 8» (sur le modèle des « titres-restaurant »), et qui seraient ouverts aux télétravailleurs vivant à proximité (mais aussi, pourquoi pas, aux travailleurs indépendants, et même aux chômeurs qui viendraient y mener leurs recherches ?). Dans ces tiers lieux pourraient ainsi se constituer de nouveaux collectifs de travail qui ne seraient pas établis par métier, par statut ou par projet, mais par affinité, par intérêts partagés et par savoir-faire complémentaires, et articulés à la vie locale. En autorisant chacun à travailler près de chez lui, à la ville ou à la campagne, de tels espaces conserveraient les vertus écologiques actuelles du télétravail (limitation des transports et « vie au vert ») tout en permettant aux télétravailleurs d’expérimenter, même à distance de leur entreprise, les dimensions coopératives et solidaires essentielles à la pensée et à l’activité « écologiques ».

Utopique ? Disons qu’un tel programme suppose une volonté politique. Elle existe déjà, puisqu’un groupe de sénateurs a soumis au début du mois de février un projet de loi allant dans ce sens 9. Mais elle est encore fragile et minoritaire, et aurait besoin, pour s’imposer, de l’appui des travailleurs et de la mobilisation des citoyens. Alors, si on se mettait au TAF ?

Fanny Lederlin, doctorante en philosophie, auteure de Les dépossédés de l’open space, Puf, 2020.

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1 Le Monde, « Facebook veut devenir « l’entreprise la plus en avance » sur le télétravail », 21 mai 2020.
2 Selon les pays, 18 à 40% des travailleurs dans le monde exercent une activité télétravaillable. Source : Bureau International du Travail (BIT).
3 La question est loin d’être neutre, sachant que, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les technologies consomment déjà près de la moitié de la production des barrages hydroélectriques dans le monde.
4 En s’installant dans des hôtels au bout du monde, certains télétravailleurs expérimentent une forme de télétravail mêlant travail et tourisme. Tel est le concept de “workation”, mélange de travail (work) et de vacances (vacation), cf. https://www.ma-grande-taille.com/societe/workation-tendance-rimer-vacances-teletravail-coworking-286771
5 Cette indifférenciation se manifeste notamment par une plus grande amplitude horaire et par la difficulté à identifier clairement les temps de pause dans la journée de télétravail.
6 AUDIER, Serge, L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, Paris, La découverte, 2019.
7 On appelle « biens commun de l’humanité » les biens premiers non privatisables, tels l’air, l’eau ou les terres cultivables et dont les défenseurs de l’écologie considèrent qu’ils doivent être sanctuarisés et faire l’objet d’un nouveau partage et de nouvelles modalités d’exploitation, pensées collectivement, équitablement et durablement. Sur le sujet, voir CORNU, Marie, ORSI, Fabienne et ROCHFELD, Judith, Dictionnaire des biens communs, Paris, Puf, 2018.
8 Telle est la proposition contenue dans un projet de loi récemment soumis par un groupe de sénateurs, cf. Le Monde, « Après les titres-restaurant, les « titres-bureaux » », 26 février 2021.
9 https://www.senat.fr/leg/ppl20-349.html

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Image Markus Spiske/Pixabay/TaF.

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