Gouvernement-BTP : de l’injure au réalisme ?

20 mars 2020

Photo preventionbtp.fr

Marc Blachère

Muriel Pénicaud, la ministre du travail, a mis le feu aux poudres jeudi en contestant l’accès du BTP au dispositif extraordinaire d’indemnisation du chômage partiel. Selon elle l’arrêt des chantiers pour cause de covid-19 relèverait  du « défaitisme » et d’un « manque de civisme ». Les syndicats de salariés et patronaux du BTP ont dénoncé ces propos, obligeant le gouvernement à négocier.

« C’est du n’importe quoi », nous a déclaré scandalisé, Francis Dubrac, PDG de Dubrac TP, importante entreprise familiale du secteur qui compte 300 salariés dont 250 sur les chantiers,  « C’est les cols blancs au télétravail à l’abris et les cols bleus à la mitraille, comme en 14 !»

« Il y a trois raisons à l’arrêt des chantiers, nous a précisé Francis Dubrac. En premier lieu nos clients eux-mêmes les ont fermés. La Ville de Paris, le conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, Est Ensemble et l’État lui-même. En second lieu les centrales à béton, les marchands de matériaux et les décharges de terrassement ont fermé leurs portes.En troisième lieu, l’une de nos responsabilités de chefs d’entreprise, et pas la moindre, est de garantir la sécurité et la santé de nos salariés. Il est impossible sur un chantier de garantir les mesures barrières édictées par le comité scientifique qui siège auprès du gouvernement. Il est impossible d’y travailler en combinaisons sanitaires. Et puis, la vie d’un chantier exige la venue sur place de très nombreux acteurs des professions support : architectes, ingénieurs, contrôleurs, donneurs d’ordre… En la matière, Madame Pénicaud et Monsieur Castaner n’ont aucune idée de ce dont ils parlent. C’est irresponsable et, j’ose le dire, c’est même criminel. Nous avons parfaitement conscience de ce représente le gel de l’activité de notre secteur qui compte deux millions de salariés. Reste qu’au jour d’aujourd’hui notre première responsabilité est de garantir la meilleur reprise de cette activité le moment venu avec tous nos personnels en parfaite santé.»

Lire L’Appel des entreprises de TP au président de la République

Le point de vue du patron Francis Dubrac ne diffère guère de celui de Frédéric Mau, secrétaire de la fédération CGT de la construction, du bois et de l’ameublement. « Le télégramme de M. Castaner aux préfets selon lequel le travail en extérieur suffirait à constituer la barrière ultime relève d’une ignorance crasse de nos activités  et de l’état actuel d’approvisionnement, tant en matériaux qu’en équipements de protections individuelles.

Nous n’avons donc pas le droit d’enterrer nos frères de labeur dignement dans la période, mais il serait possible d’aller par équipe sur nos chantiers, parfois confinés, sans masques, alors que les plus hautes autorités médicales supplient de rester chez soi. Quel mépris pour les plus humbles et leurs familles !  Nos camarades de travail sont présents partout où ils sont indispensables comme dans les centrales électriques, nucléaires ou pas, dans les usines d’adduction d’eau potable. En temps « normal » nos professions comptent chaque année 200 morts et 5 000 invalides. Faire face et répondre aux besoins vitaux du pays, nous savons faire. Les mots de Mme Pénicaud sont des insultes, ils ne méritent  que notre mépris.»

Lire la déclaration de la Fédération nationale CGT des salariés de la construction, bois et ameublement

De son côté, l’Organisme Professionnel de Prévention du Bâtiment et des Travaux Publics (OPPBTP), a recommandé l’arrêt des chantiers : «  Dans le contexte de mesures de confinement renforcé, les chantiers de BTP peuvent être maintenus, selon le gouvernement. Comme toutes les autres activités autorisées, le travail sur les chantiers est soumis aux mesures impératives de protection contre le Covid-19. Rappelons-le, le premier enjeu est de s’assurer de la préservation de la santé des compagnons dans un contexte d’évolution rapide de la pandémie. Il est notamment nécessaire de repenser l’organisation des postes de travail en garantissant un éloignement minimum de 1 mètre entre les opérateurs et de respecter toutes les consignes du gouvernement. Et si les conditions de prévention adaptées ne peuvent pas être garanties, l’OPPBTP recommande l’arrêt de chantier. »

Dans une lettre ouverte, le président de la Fédération Française du Bâtiment, Jacques Chanut s’était également insurgé : « Aucune de nos entreprises, aucun de nos artisans, ne se sont mis dans une position de tire-au-flanc face à la situation actuelle ! C’est la mort dans l’âme que nombre d’entre eux ont dû cesser leur activité et mettre leurs salariés à l’arrêt : ils n’ignorent pas les conséquences désastreuses de cette décision pour leur structure mais ils font ce sacrifice en conscience et responsabilité. »

Lire la lettre ouverte de la FFB

Ce vendredi 20 mars, le ministre de l’Economie Bruno Lemaire a effectué un rétropédalage sur les propos tenu la veille par sa collègue du Travail : « C’est pas évident de protéger des salariés sur un chantier », a-t-il reconnu avant de poursuivre : « On sera obligé de fermer là où ce serait trop dangereux du point de vue sanitaire .»  Le président de la FNTP, principale fédération patronale des travaux publics a apprécié ce changement : « On est passés de « Le BTP, vous êtes des voyous, vous ne voulez pas bosser » à « On a besoin de vous », Un protocole serait en cours d’élaboration avec l’État en vue de fixer trois grands points: les conditions de sécurité sanitaire, la prise en compte par l’État du chômage partiel et la sécurisation des contrats pour éviter que les entreprises et leurs clients se renvoient la décision d’arrêter un chantier.

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