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Le Travail enseignant en confinement : faire parler le métier pour mieux le défendre

Par Frédéric Grimaud, chercheur au sein du Chantier travail du Syndicat SNUIpp-FSU.

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Tout le monde garde en mémoire la déclaration télévisée du 12 mars 2020 d’un président de la République annonçant que, jusqu’à nouvel ordre, « les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités seront fermées ». On sait aujourd’hui que la réouverture se fera, en mode dégradé, le 11 mai suivant, avec le retour à l’obligation scolaire le 22 juin seulement. Durant cette période, le métier enseignant a subit un séisme dont les répliques continuent de se faire sentir. Les chercheuses et chercheurs du « chantier travail » du syndicat SNUipp-FSU, réuni.e.s en 4 équipes rattachées à 3 universités différentes, ont choisi de mener durant cette période historique des entretiens d’enseignant.e.s du premier degrés et de les consigner dans un ouvrage offrant des éléments de compréhension du travail enseignant en pleine pandémie(1).

Deux chapitres de cet ouvrage sont consacrés strictement au travail durant le confinement de neuf enseignantes, de la maternelle au CM2, constituées en collectif dans lequel s’effectue une co-analyse de leur propre activité(2). Ces chapitres montrent l’ampleur des perturbations ayant eu lieu au cœur du métier dont toutes les dimensions(3) ont été mises à l’épreuve lorsque les écoles ont fermé.

Les premières analyses portent sur la prescription, dimension impersonnelle du métier résumée en une expression qui fera date : «  la continuité pédagogique », que les enseignantes doivent mettre en œuvre sans autre forme d’explications. Et lorsque ces dernières doivent organiser leurs tâches depuis leurs domiciles, c’est le temps de travail, dimension personnelle du métier, qui vole en éclat. Véronique déclare à ce sujet : « Tu travailles tout le temps, dès que tu peux. Quand tes enfants dorment, quand ton mari peut s’en occuper. Tu n’as pas d’horaires possibles ». Cette tâche, qui n’est plus cadrée par des horaires, n’est plus non plus bornée à un lieu de travail(4). C’est entièrement à la maison que la dimension interpersonnelle du travail prend une allure « en famille » avec qui il faut partager les pièces de la maison, le temps disponible et les outils numériques. C’est d’ailleurs cette dernière dimension du métier, dite transpersonnelle et liée aux outils de travail, qui a été le plus bousculée pendant le confinement : Paddlet, smartphones, classes numériques, mails … le rapport qu’ont les enseignant.e.s avec ces outils numériques, en germe dans la profession, a été perturbé dès les premiers jours de la crise sanitaire.

Mais les recherches menées durant cette période racontent aussi une autre histoire. Presque par sérendipité au cours des controverses sur la manière d’effectuer leurs tâches, les enseignantes mettent en lumière l’importance fondamentale de l’existence d’un collectif de travail en capacité de délibérer sur la qualité du travail lorsque l’activité est perturbée. Aurélie et Béatrice ont toutes les deux choisies de se filmer en train de lire des albums puis de transférer ces vidéos aux familles confinées. Les gestes professionnels mis en route pour réaliser cette tâche, si ils sont entièrement motivés par les exigences de la situation sanitaire, sont en réalité tout à fait ordinaires. Et lorsqu’elles débattent entre elles ou avec le collectif associé à la recherche, elles questionnent la qualité ordinaire de leur travail : comment se placer face aux élèves ? comment tenir un livre dans les mains ? quelle importance donner à l’illustration.. ? Ainsi le chercheur observe et retranscrit dans l’ouvrage des controverses « ordinaires » dans un contexte « extra-ordinaire ».    Ce sera la conclusion de cet article : pandémie ou pas, les professeures des écoles ont exprimé le besoin de se réapproprier leur activité de travail par l’entremise de la délibération collective sur sa qualité. Leur métier subit les mutations importantes à chaque réforme et les recherches menées par le chantier travail du SNUipp-FSU montrent l’importance de ces collectifs en capacité de débattre du travail pour préserver sa qualité.


(1) Chantier Travail du SNUipp-FSU (Coord.). (2021). L’activité des professeur.e.s des écoles à l’épreuve du COVID-19. Paris : Syllepse.

(2) Grimaud, F. (2012). Coopération entre chercheur et enseignants scolarisant un élève en situation de handicap: une co-activité. La Nouvelle Revue de l’Adaptation et de la scolarisation, (57), 167-179.

(3) Clot, Y. (2008). Travail et pouvoir d’agir. Paris : PUF. (p.258)

(4) Même si nous avons déjà montré que le travail enseignant dépasse le cadre des 24 heures hebdomadaires et se réalise aussi en grande partie au domicile. Voir : Grimaud, F (2017). Le travail hors la classe des professeurs des écoles. Paris : Syllepse.

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