Puissance du travail réel…

Lundi 12 octobre 2020.

Par Daniel Faïta, professeur émérite des universités, cofondateurs de la démarche ergologique en collaboration avec Mino Faïta, ancien ouvrier décolleteur et militant de la vallée de l’Arve.

Cette contribution, examine à partir du cadre subordonné et de plus en plus soumis du travail dans l’emploi, des pistes destinées à cheminer dans les directions évoquées dans Emploi : la fin d’une histoire ? Travail : une civilisation à inventer ?, pour dépasser les situations d’aliénation du travail, pour faire en sorte que le travail, qui n’est pas une marchandise, dépasse sa forme prescrite par l’emploi. Aspect majeur des enjeux que nous soulevons ici, passage obligé d’une vision libérée et humaine du travail.

Reprenons deux idées fortes énoncées dans Emploi : la fin d’une histoire ? Travail : une civilisation à inventer ?

La baisse constante de productivité du travail, tout d’abord, observée dans le système capitaliste, ne confirme en rien les espoirs liés aux présumées « mutations » à l’œuvre dans le système productif. Pas plus d’ailleurs que la « modernisation » ni l’introduction d’équipements et outils de haute technologie, pas plus que les modes d’organisation et de gestion associés.

Il est donc légitime de formuler à nouveau cette hypothèse : n’est-ce pas là une conséquence, directe ou non, de la conception – sinon du progrès technique – du moins de la manière dont il est introduit et dans les processus de production et oriente ceux-ci ?

Mais comment le rêve patronal de l’usine sans ouvriers (4.0, dans le jargon), la chasse obsessionnelle à « l’homme de trop », la traque managériale du « gaspillage », le culte de la « chasse aux coûts », comment une telle vision, pour laquelle les salariés sont des « charges », et qui cultive une ignorance systématique de ce qu’il faut faire pour être efficace au travail, pourrait-elle aboutir à un résultat différent ? Quelles que soient, dans l’absolu, la qualité et la validité des innovations réalisées ou envisagées, elles restent circonscrites dans une dimension orientée vers la réalisation de profits, voire de « profils boursiers », tournant le dos à la création de valeurs orientées vers le bien commun.

Ces parti-pris ont pour conséquence de réduire dans la plupart des cas l’activité de travail à une forme de soumission (subordination) aux normes et injonctions émanant des directions, sourdes et aveugles aux réalités vécues par les opérateurs, et produisant ce que Schwartz décrivait ainsi : « Si le travail est une activité conforme à un but (définition de Marx), se fixer un but suppose un débat de chacun avec soi-même et il y a un problème quand l’employeur impose un but secrètement rejeté par le travailleur« .

Que peut-on attendre, dans ces conditions, d’une tendance dominante contestant -voire écrasant – toute appropriation par les travailleurs de leur activité sur l’objet de celle-ci ? Initiatives, capacité de faire des choix, etc. ?

« Le travail réel c’est la vie » affirme P. Bachman dans sa contribution. Pourquoi ?

Parce que celle-ci il est constitué pour chacun et chacune d’une multitude de séquences, d’initiatives, d’arbitrages entre les décisions à prendre sans cesse pour maîtriser les relations variables entre les objectifs à atteindre, les modes opératoires, les façons de faire et d’utiliser les moyens disponibles, de recourir à l’expérience comme aux savoirs appris et acquis…

Les travailleurs et travailleuses sont les mieux placés – et souvent les seuls, comme l’a abondamment montré l’ergonomie – à posséder la connaissance des particularités des situations de travail, toutes activités confondues.

N’en déplaise aux normes et procédures standardisées, imposées d’en haut, et dont l’effet principal est d’empêcher la remontées des connaissances issues de la pratique.

En tant qu’individus, tout d’abord, ils se dotent grâce à leur activité de travail d’une expérience sensible qui conditionne leur rapport aux autres personnes réunies par la situation de travail. Mais ils acquièrent aussi une expérience sociale, cette fois en tant qu’opérateurs et opératrices ayant à répondre de la complexité des problèmes qu’ils affrontent. Ils doivent véritablement gérer les variables matérielles et temporelles de leur action, et très souvent les risques inhérents à celle-ci, dont ceux pesant sur l’intégrité et la santé des autres et d’eux-mêmes. La dimension collective du travail, la relation aux autres et au milieu en général, manifestes ou inapparentes, sont néanmoins permanentes. La confrontation aux responsabilités à assumer ne l’est pas moins, et l’ergonomie, encore, a mis en évidence la forte densité des conduites adoptées aux moments cruciaux de résolution des problèmes.

La constitution d’une conscience, entendons par là la reconnaissance que chacun et chacune traverse des épreuves et résout des problèmes affectant à l’identique les autres membres du milieu de travail, résulte objectivement des situations vécues. Il est légitime d’y voir en germe les éléments d’un fort potentiel d’inventivité, et donc d’une maîtrise des problèmes d’une autre catégorie, ceux que tout un chacun affronte dans la société d’aujourd’hui.

La question posée devient alors : comment faire reconnaître que les savoirs et pouvoirs du travail réel doivent être pris en considération pour la résolution des problèmes à ce niveau de généralité ?

Ne serait-ce pas en affirmant et démontrant qu’il peut d’abord fonctionner comme exemple d’un mode de production d’idées nouvelles, sur la base desquelles seraient réorientées les conceptions du développement social et culturel ?

Raisonner sur des cas pour avancer la réflexion

A titre d’exemple, non de ce qu’il faudrait reproduire ailleurs, ce qui serait un non-sens, mais de configuration historique et d’ensemble de situations à soumettre à la réflexion, on citera la Vallée de l’Arve qui figure parmi les plus anciens pôles industriels de la région Rhône-Alpes.

Les débuts attestés en remontent au début du 17e siècle, constituant un exemple achevé de « district industriel », c’est à dire une entité socio-territoriale caractérisée par la présence active d’individus et d’entreprises échangeant des informations et des connaissances, tout en étant concurrentiels. Un ensemble fabricant un type de produits spécifique, dans ce cas des pièces détachées, puis des sous-ensembles techniquement performants. Ce que de manière plus intuitive, l’on a nommé voici un quart de siècle environ « un cerveau collectif. »

Spécialisé dans la fabrication de pièces d’horlogerie, le district est reconnu hors de ses frontières à partir de la fin du 19e siècle, lui permettant ainsi de s’émanciper progressivement de la tutelle de la Suisse voisine. Le premier après-guerre, sans ruptures technologiques majeure, ouvre la voie au décolletage. Le district quitte ainsi sa vocation mono-industrielle au profit d’une activité multisectorielle. Le 20e siècle est « le siècle d’or » de la spécialité et fait de la vallée la première concentration mondiale de tours à décolleter. Cependant, les années 80 annoncent de sérieuses difficultés.

La mondialisation des productions et des échanges pénètre au cœur du district qui jusqu’alors paraissait à l’abri de tels bouleversements. De grands groupes financiers achètent pour ensuite revendre les firmes les plus importantes. D’autres délocalisent leurs productions. Des stratégies visant les profits à court terme, vivement critiquées, y compris par une partie du patronat local, se mettent en place. Elles opposent d’un côté ceux qui prétendent que les délocalisations sont « un mal nécessaire » et de l’autre, plus nombreux, ceux qui s’y opposent, comme certains économistes, tels Jean Louis Levet et Gabriel Colletis qui dénoncent le mythe du tout « délocalisable » à moindre coût.

Aujourd’hui, après la déferlante dont les traces sont toujours visibles, le district puisant dans son histoire montre que bien des atouts demeurent. Reste à les faire fructifier au service d’une politique industrielle renouvelée. Mais là s’arrête le rôle de l’histoire pour laisser la place à ceux qui décident, investissent et proposent. Et enfin et surtout, aux producteurs, cadres, techniciens, ouvriers, ceux qui quotidiennement, grâce à leur expérience, à leurs compétences diverses, à leurs cultures professionnelles, assurent la continuité d’une industrie unique en son genre.

Dimensions spécifiques donc, mais aussi trait commun à ce qui est en jeu aujourd’hui sur d’autres sites, dans d’autre régions, d’autres industries.

Des réalités concrètes se signalent au bon souvenir de ceux qui les négligent : les savoirs, les savoir-faire, l’intelligence individuelle et collective se révèlent incontournables, jetant le doute sur la prééminence postulée des « mutations technologiques ». Face aux machines à commande numérique, les tours plus anciens sont encore massivement présents dans les ateliers, et, surtout, le métier de décolleteur n’a pas fini de répondre aux exigences de la production. Cela ne manque pas d’interroger. Est-on bien sûr d’identifier le véritable rapport entre le nouveau et l’ancien ?

A preuve : les usines délocalisées les plus modernes ne permettent pas de résoudre tous les problèmes de fabrication, des savoir-faire enracinés dans l’expérience pratique viennent à bout, en quelques secondes, de difficultés réclamant sinon de longues séquences… Autre question : qu’est-ce qui, des savoirs traditionnels, de la culture collectivement forgée au cours des décennies, est « délocalisable » ou pas, ou pas encore ? Pourquoi, et qui peut le dire ?

Il faut se garder de proposer à cela des réponses de principes, fruits d’hypothèses générales et de raisonnements abstraits. Car ces réponses ne peuvent être unilatérales. Leur formulation doit associer ceux qui font profession de connaître, d’analyser, et ceux qui ont hérité dans et par leur travail ce « cerveau », cette intelligence collective en question. Le simple fait, déjà mentionné, que dans une même usine d’aujourd’hui coexistent des modes de production d’âges radicalement différents, quant aux outils et techniques, soulève des questions : comment la numérisation n’a-t-elle pas renvoyé, au musée de l’industrie, des techniques et processus de production faisant encore appel à la vision humaine, à la sensibilité tactile, et. ?

Il faut donc faire place à d’autres exigences : celle qui peut rendre compte de la construction d’un bien commun, d’une culture industrielle spécifique et implantée dans la vallée, par la chaine des échanges, des émulations, voire des contradictions caractérisant le processus de développement industriel du « district ». Ce sont vraisemblablement les décolleteurs d’aujourd’hui qui détiennent un maximum de réponses aux questions soulevées. Ouvriers, techniciens, formateurs directement confrontés à la réalisation des pièces par la maîtrise des outils, des matériaux, des situations de production, de la transmission des savoirs techniques… Concepteurs, dirigeants, impliqués dans la définition des gammes opératoires et des objectifs de production, intéressés à leur optimisation.

Encore faut-il accéder à ces potentialités, que l’on a présupposées. Observer, documenter, sont naturellement les axes traditionnels de telles démarches de connaissance. Ils présentent néanmoins l’inconvénient propre à toutes les formes de médiation. Il est donc nécessaire d’associer à cette réflexion les diverses catégories d’acteurs du processus de production et de développement du décolletage, dans leur confrontation aux défis de la période actuelle.

Associer individuellement des opérateurs, c’est fondamental dans un processus actif qui les implique, chacun agissant d’abord pour le mieux à titre personnel, et nourrissant l’intérêt commun par l’entremise du sien propre. Chacun conçoit, élabore, déploie des ressources pour agir. Ce sont donc ces mécanismes positifs et contradictoires que l’on se propose de faire exprimer.

Confronter les personnes, les collectifs, à partir de situations réelles, faire exprimer le vécu, l’expérience, susciter le débat et la controverse, tel est le projet que l’on pense susceptible d’ouvrir les vannes de la parole et des opinions parfois inédites, souvent informulées par les intéressés eux-mêmes. Et enfin, ne négliger en aucune manière les liens multiformes qu’entretient nécessairement le milieu industriel avec le milieu social en général : milieux de vie, culture, formations, etc., toutes dimensions indissociables du développement.

Autre motif de préoccupation, et non des moindres, comment se garder de céder au vertige entretenu par l’idéologie dominante de la « disparition prochaine » du travail humain dans le secteur concerné ? Une partie de la réponse a déjà été fournie : ce serait déjà fait et acté… et pourtant cela n’a pas été ! Une autre préoccupation émerge, dans l’état actuel de la réflexion, soulevant de son côté d’autres interrogations : comment parvenir à la connaissance de ce qui, en l’état, rend toujours indispensables l’expertise humaine, les savoirs en actes, la culture industrielle spécifique –historique – du milieu local ? Mais aussi, quelles répercussions, forcément sensibles, pourraient – avoir de tels progrès de la connaissance dans un tel domaine sur la conception de la société, pas seulement locale, et sur sa transformation ?

Sans renvoyer les réponses à ces questions à l’achèvement plus ou moins éloigné d’un processus de recherche, on imagine sans excès d’optimisme comment un tel exemple pourrait contribuer à nourrir la réflexion dans d’autres secteurs, sur d’autres activités.

A l’opposé, des exemples de moins en moins rares attestent d’une réalité plus problématique. Celle d’entreprises ou de services où les salariés subissent de fortes contraintes, sont soumis à des exigences en matière de réalisations d’objectifs assorties du carcan de critères financiers impératifs, du type « réaliser X% du chiffre annuel en tant de jours d’action…

De telles formes de soumission de l’activité réelle à des modes de gestion ignorant la réalité des situations et des contraintes du travail engendrent des phénomènes négatifs, décrits par Supiot : « Une telle gouvernance (…) exige de soigner l’indice plutôt que le malade (à propos du travail hospitalier). Ignorant l’expérience concrète du travail, elle accule ceux qui sont ainsi empêchés de bien le faire au cynisme, à la fraude, à la dépression ». Chez nombre de jeunes travailleurs, la confusion s’opère entre norme et réalité, ce qui les conduit parfois à perdre de vue à ce à quoi leur travail devrait les conduire, en tant que sujets actifs : à rendre service à autrui en rendant service à la société.

Le critère d’évaluation n’est donc plus la créativité, l’efficience et l’efficacité du travail, sur tous les plans, mais la soumission à des normes dont les principes leur sont étrangers. Ils perdent, ou ne retrouvent plus les repères qui devraient les guider dans la perception de leur utilité sociale, et finissent par se considérer eux-mêmes comme des objets, déplaçables et remplaçables…

Pire encore, une telle dérégulation subjective affecte certains collectifs, dans une sorte de dérive cynique. On a ainsi pu prendre connaissance d’une activité très particulière d’Enédis, où certains cadres se consacrent, de manière concertée, à la mise en place et au fonctionnement d’une micro « organisation réelle » du travail. Doublant l’organisation formelle et officielle, et mettant à profit l’aveuglement des critères managériaux, celle-ci procède à la production de faux états, de faux bilans d’activité des services en réponse à des demandes d’ouvertures ou de conduite d’opérations, de chantiers, de manière à donner satisfaction, en apparence seulement, aux prescriptions qui leur sont imposées.

Tel est le prix consenti par cette « gouvernance », ignorante ou dédaigneuse des réalités du travail humain, de ses déterminants fondamentaux.

Il est donc impératif de définir de nouvelles valeurs communes, de nouvelles exigences ouvrant des perspectives de transformation des situations actuelles. Persister à ne voir le travail qu’au travers du prisme de ses contours formels, de ce que nous avons nommé son « enveloppe », ne peut conduire qu’à l’aggravation d’une situation déjà délétère.

Il faudrait repartir des singularités du vécu et du travail des personnes, de celles aussi des collectifs qui les impliquent ou réunit pour comprendre mieux les enjeux qu’elles recèlent et les potentialités qu’elles offrent pour construire des perspectives qui aient la légitimité, non pas d’un discours, mais de la vie réelle telle qu’elle se construit et/ou reconstruit aujourd’hui.

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