Petit journal d’un confiné. À la rencontre de l’activité humaine

Image par Putu Kharismayadi/Noun Project.

14 juin 2020

Par Yves Baunay*.

Avertissement aux lecteurs et lectrices

Mais qu’est-ce qui me passe par la tête, pour que je me mette à écrire un journal intime ?

Sans doute la peur. Pas la peur de ce terrible virus parti de Chine pour envahir la planète, au tournant des années 2019-2020. Non, mais la peur que cette aventure extraordinaire de la lutte contre la pandémie de la Covid-19 ne laisse aucune trace, alors qu’elle a marqué ma vie en profondeur. Et qu’elle fait bifurquer le cours de la vie de l’humanité.

Lecteur, lectrice, je te laisse apprécier si j’ai bien fait de perdre mon temps de retraité confiné dans sa résidence de Fresne (Val de Marne).

Merci à Annick Le Gué, pour sa gentillesse, de prendre sur son temps de nouvelle retraitée en terre angevine et de transformer des gribouillis de manuscrits en un texte lisible, accessible à toutes et tous, écrit en lettre d’imprimerie. C’est le miracle du numérique à usage humain.

Merci à Michelle Olivier, jeune retraitée champenoise et Gérard Grosse, lui aussi un drôle de retraité en terre tourangelle, d’avoir apporté les retouches nécessaires à la lisibilité et à la compréhension du texte.

Merci à Valère … d’avoir accepté de mettre cet étrange récit d’activité tout à fait personnel sur ce site de Travail au Futur (TAF), du groupe l’Humanité.

Et bonne lecture à toutes et tous

Saison un : entrer par l’activité, cela change tout !

Mardi 24 mars : l’installation dans l’activité confinée

Un foisonnement d’initiatives dans le secteur de l’éducation !

1/ Coup de téléphone rapide avec Marie-Hélène (militante syndicale, animatrice du chantier travail de l’Institut de recherches de la FSU) : elle est submergée par toutes les initiatives d’activités qu’elle est en train de déployer :

  • comme professeur dans le cadre de la continuité pédagogique,
  • comme secrétaire du CHSCT académique.

Quelles traces de toute cette activité pourrait-elle nous livrer dans le cadre des Ateliers Travail et Démocratie (ATD) ?

Il y a là manifestement dans ces activités de travail une matière à travailler dans une perspective politique, démocratique. Mais comment ?

2/ Coup de téléphone avec Christine (militante syndicale, animatrice du chantier travail) : comment préparer la conférence ATD de vendredi 27 mars ?

Elle est sur trois listes de militant.e.s FSU où elle peut suivre l’activité de la direction de la FSU et de ses syndicats SNCS et SNESup, l’activité des représentants FSU des CHSCT…

Sur l’activité des enseignants du supérieur, elle me fait passer une liste de messages recueillis par un réseau : messages genre « Etonnants Travailleurs » très personnels, qui montrent à la fois les initiatives foisonnantes de travail, et des situations de désarroi… des débats de normes et de valeurs qui affleurent.

Même questionnement : comment explorer le réel du travail qui est en train de se faire dans l’ESR (enseignement supérieur et recherche) ? Pour comprendre ce qui est en train de se tramer. Et en essayant de comprendre ce qui se trame réellement dans toutes ces activités humaines, travailler à l’élaboration de perspectives de travail politique.

3/ Coup de fil de Eric (militant syndical, secteur des enseignements technologique, SNES) : lui aussi est complètement submergé avec sa triple casquette :

  • référent informatique : avec une collègue elle aussi référente, ils ont mis en place un système informatique permettant d’assurer la continuité pédagogique dans son lycée (200 professeurs) : débats, conflits, initiatives diverses allant dans tous les sens… foisonnement… une matière d’activités humaines éminemment politique à travailler.
  • Professeur de construction mécanique : cours transmis à ses élèves, travail à faire… les élèves ont réagi : ils se plaignent qu’ils n’arrivent pas à tout faire… Débats conflictuels avec les élèves, les parents… Comment prendre en compte le point de vue du travail des élèves quand on est un professeur confiné ?
  • Militant du SNES : c’est la casquette mise de côté pour l’instant. C’est étrange pour un militant syndical local et national de laisser de côté l’intervention syndicale ?

Questionnement : comment recueillir des traces de ce foisonnement d’initiatives de travail ? Il va réfléchir aux traces qu’il pourrait laisser de tout cela, pour les travailler dans une perspective syndicale.

Mais comment recueillir des traces de ces initiatives : comment explorer ce travail réel, hors normes, dans une situation exceptionnelle de confinement ? Pouvoir débattre et comprendre ce qui est en train de se passer, qui est en train de faire société et histoire et qui pèsera sur la suite. Voilà un travail politique et syndical qu’il serait urgent de mettre en route dans le chantier travail ?

Jeudi 26 mars 2020 

La fourmilière humaine prend sa vie et sa survie activement en main

Nous sommes maintenant solidement installés dans le confinement, parmi les susceptibles d’être contaminés par le virus, tout en nous préparant à vivre dans l’après-confinement. C’est maintenant une certitude : on en sortira peut-être vivant, dans un mois ou deux. Et on en sortira transformés par une expérience extraordinaire.

J’ai le sentiment de vivre avec ce que j’ai connu avant, mais pas sans lien avec ce que je faisais avant, bien au contraire. Est-ce le résultat de mes propres réflexions, celui des échanges avec les autres par téléphone, SMS, mèl…, les réactions aux nombreuses lectures que je fais… ? J’ai l’impression de vivre un moment avec des débats intérieurs, de normes, de valeurs… d’une grande intensité. Paradoxalement, dans cette situation de confinement, synonyme d’isolement, je ressens que mes liens avec les autres, avec le monde, sont d’une grande empathie. Partager avec le reste de l’humanité une situation aussi inattendue, inédite, dramatique, les valeurs de solidarité, d’égalité avec mes semblables, valeurs qui s’incarnent au plus profond de mon corps et donnent toutes leurs couleurs, tout le sens à mes réflexions comme à mes activités concrètes. Tous les échanges que j’ai avec mes enfants, petits-enfants, amis, collègues, m’émeuvent et me font un bien immense.

C’est aussi le regard que je porte sur le monde, cette lucidité impressionnante, qui sont en train de transformer ma représentation du monde. A travers mes lectures et mes échanges, je m’aperçois que c’est quelque chose de communément partagé par beaucoup de mes relations dans la période que nous vivons ensemble. D’où le sentiment que l’humanité, dans sa confrontation intense, active à la pandémie, est en train de construire un autre monde, à travers les activités multiples et variées de chacun.e. Je vois l’humanité comme une immense fourmilière d’êtres humains solidaires face à la vie et à la mort. Peut-être que je délire. J’ai le sentiment aigu d’une responsabilité partagée par chaque humain au niveau de la planète, qui m’apparaît comme un vecteur colossal de transformations du monde, sous nos yeux. Mes réflexions se portent ainsi dans deux directions complètement imbriquées :

  • mais qu’est-ce qui nous arrive vraiment aujourd’hui, qu’est-ce qui se passe et se transforme vraiment dans notre monde commun ? Je cherche par tous les moyens disponibles à me colleter à l’exploration de ce réel,
  • qu’est-ce que nous allons faire de cette expérience extraordinaire que nous vivons ensemble, pour (re)construire le monde d’après ?

Mon intuition est qu’il faudrait déployer un travail politique colossal, inédit pour travailler toute cette matière encore étrangère à nos débats.

La recherche de boucs émissaires, qu’il s’agisse de « chinois » ou de « néolibéralisme », voire des incompétences notoires de nos gouvernants, me semble tout à fait dérisoire dans cette perspective de construction d’un autre monde commun possible. Un monde véritablement humain, construit par des humains, pour leurs semblables et égaux dans toutes leurs activités. En même temps, pour trouver la bonne posture à tenir dans cette tâche exaltante, il me faut rester lucide sur toutes les chausse-trappes qui ne manqueraient pas de (re)surgir. Il est vrai que le virus et sa propagation vertigineuse sont le résultat de la destruction que j’ai tenté de combattre à ma façon, avec beaucoup d’autres sur la planète et autour de moi, de notre environnement écologique, comme de notre tissu social. Mais l’urgence c’est de (re)construire, et pour cela de trouver la bonne façon de s’y prendre, individuellement et collectivement.

Ce qui me travaille vraiment, c’est comment trouver la bonne posture « politique » au sens générique :

  • ne pas dépenser notre énergie à déplorer que la pandémie est le résultat de la destruction du tissu social, en demandant des comptes, en cherchant seulement à régler des comptes avec les pouvoirs politiques, économiques,
  • mais prendre appui aussi lucidement que possible sur toute cette effervescence d’initiatives, d’activités, de travail… qui contribuent déjà à construire le monde d’après la pandémie, un monde à la hauteur de la vie humaine, de sa vulnérabilité comme de ses potentialités insoupçonnées.

Ces réflexions qui ont sans doute quelque chose à voir avec la représentation ergologique de la vie humaine dans la situation présente, rejoignent les réflexions d’une psychanalyste  entendues le 30 mars à la télévision. L’ergologie et la psychanalyse comme l’écologie cherchent, chacune à sa façon, à élucider l’énigme du vivant humain confronté au vivant non humain dont il est partie prenante. C’est pourquoi elles ont sans doute beaucoup de choses à penser et à voir ensemble. Et là encore, en travaillant toute cette matière du réel des activités en train de se réaliser sous nos yeux dans nos entourages, on mettrait en évidence tous ces liens qui tissent toujours un autre monde.

Samedi 28 mars

C’est quoi tenter de vivre heureux et en santé dans cette situation de confinement pour cause de combat contre le Covid-19 ? C’est se construire des marges élargies d’initiatives et d’activités, en utilisant toutes les ressources matérielles et humaines disponibles, sans se mettre en danger, ni mettre les autres en danger, ce qui est la même chose, dans un monde d’égaux. Et quand on y arrive relativement, grâce à une situation matérielle, familiale, sociale, plutôt confortable, cela nous paraît d’une simplicité extraordinaire.

Dimanche 29 mars

Vendredi dernier (27 mars de 14h à 17h) dans le cadre du groupe élargi d’ATD, on a eu trois heures d’échanges intenses entre nous. D’abord sur la façon dont chacun.e d’entre nous vivait cette expérience inédite, hors norme, de confinement. Que deviennent nos activités quotidiennes, notre façon de vivre et d’affronter, de ressentir dans notre corps ce qui nous arrive, individuellement et collectivement. On s’est tous et toutes passionné.e.s et chacun.e à sa façon, dans l’articulation entre le micro et le macro de nos activités. La dialectique entre action et réaction, usage de son corps-soi par soi et usage de son corps soi pour les autres. Tout cela semble fonctionner à merveille. C’est dans cette dialectique qu’a pris corps et forme la substance étonnamment dense de nos échanges. C’est encore plus impressionnant après la relecture ce matin du compte-rendu établi de façon très exhaustive par Muriel et Julien (bravo!), de nos échanges au sein du groupe d’animation d’ATD.

Le travail lamentable des élites politiques

Ce que fait apparaître la discussion, de façon très crue, c’est la dé-crédibilité effarante des élites politiques, gouvernants en tête.

Mais qu’est-ce qui se cache derrière cet amateurisme politique affligeant ? Pour l’expliquer, on semble osciller collectivement au sein du groupe ATD entre le déni du réel, l’incapacité à comprendre le réel et l’impact de leur travail politique réel et de l’activité réelle des citoyens, qui les conduit au maintien d’un agenda politique, d’une orientation politique qui ont mené à la catastrophe politique, sanitaire, sociale… qu’ils et elles ne peuvent pas et ne veulent pas affronter. Plus ils et elles avancent dans la gestion calamiteuse et dangereuse de la crise sanitaire, plus ils et elles sont rattrapés par tout ce qui a été entrepris et fait au plan politique depuis des années.

Et nos échanges disent avec une grande lucidité, ce que vivent, ressentent, réfléchissent et disent les gens autour de nous. Ce décalage entre les attentes populaires et l’action de nos élites est abyssal et suscite partout la colère et des réactions politiques très variées mais relativement homogènes dans la prise de conscience de ce qui nous arrive.

Jeudi 2 avril

Mais alors que faire ? Quel travail politique entreprendre ?

A la suite de sa réunion du 26 mars dernier, le groupe d’animation d’ATD s’est lancé dans l’élaboration d’une lettre au ministre du travail pour dénoncer la « politique criminelle » menée par le gouvernement en direction des salariés envoyés au front de la lutte contre la pandémie ; et des salariés maintenus au travail par leur entreprise, pour ne pas interrompre la chaîne du profit. J’ai participé à cette élaboration collective et j’ai signé la lettre qui doit être transformée en pétition.

Il y a eu un débat au sein du groupe. Cette initiative pour moi n’était pas suffisamment articulée avec les débats que nous avions eus le vendredi 26 mars. Pour moi il fallait poursuivre nos échanges et construire au sein du groupe une culture partagée du travail et des activités humaines. Mon mèl envoyé à Thomas Coutrot et au groupe ATD exprime mes doutes : « Je ne suis pas convaincu que notre travail politique qui se veut original et précurseur d’une nouvelle culture du travail humain, en lien avec la refondation de la démocratie… soit d’élaborer un tel texte. Je m’interroge sur sa légitimité à représenter le point de vue du travail de toutes ces femmes et hommes admirables que nous saluons à 20H chaque jour. De ce point de vue, je rejoins les interrogations de Christine C, sans hélas proposer de solutions.

Au moins continuons à chercher ensemble comme nous l’avons fait vendredi. La lecture du compte-rendu m’a beaucoup ému : poursuivons ce beau travail collectif et très politique ».

Ma réflexion personnelle reste ainsi au milieu du gué, faute de pouvoir poursuivre le débat collectivement.

Christine C m’a envoyé un mèl : « Je voulais te dire que tu as raison de poster ton petit message de doute sur la liste. On n’en a pas tenu compte mais ça ne veut pas dire qu’il n’a pas été entendu… si c’est ça la dynamique des ATD je m’y refuserai ». Grâce à ce mèl d’encouragement, ma réflexion personnelle est à nouveau boostée. Thomas Coutrot me répond. Il a entendu mon message.

Retour au travail réel

Une conversation téléphonique avec Agnès Carcassonne clarifie ce que je cherche à ATD. Agnès est professeure d’histoire-géographie dans un collège du Maine-et-Loire ; un collège avec une forte mixité sociale. Elle m’explique ce qu’est son travail réel en période de confinement, pour répondre aux directives ministérielles de « continuité pédagogique » : c’est un travail complètement transformé où tout est à inventer sur les contenus réels comme sur les façons de s’y prendre, avec les élèves d’abord et aussi avec les parents qui entrent comme acteurs à part entière et indispensables pour faire tenir les processus pédagogiques mis en œuvre par l’enseignante. Car les élèves sont très peu autonomes, m’explique-t-elle, pour réaliser les tâches prescrites. D’abord sur le plan matériel, avec des manipulations d’outils informatiques qu’ils et elles découvrent et maîtrisent mal pour la plupart. Mais aussi sur le plan des contenus disciplinaires, des exercices à faire, des méthodes de travail à déployer et dans lesquels il faut faire entrer tous les élèves, autrement. Je prends conscience des inégalités d’accès au savoir qu’engendrent ces nouvelles façons d’enseigner… Et Anne en est consciente et c’est ce qui la préoccupe en premier, avec les débats éthiques sous-jacents. Et cela l’amène à questionner sa façon de faire. Elle déploie une énergie énorme pour tenter de se mettre à la place de chaque élève (et de chaque parent dans son travail d’aide), vérifier que les élèves et les parents, chacun.e à sa façon, sont bien rentré.e.s dans les activités proposées. D’abord, disposent-ils d’un matériel et des compétences pour le faire fonctionner ? Elle échange avec des collègues, du collège ou d’ailleurs, pour vérifier qu’elle est bien dans le coup. Elle cherche éventuellement à corriger le tir. Son angoisse, c’est d’abord de ne pas arriver à bien faire son travail.

En écoutant Anne, je me dis que tout ce travail réel inventé et déployé par ces enseignantes admirables constitue une matière extraordinaire qu’il faudrait travailler dans toutes ses dimensions et en particulier la dimension politique, à partir des conflits de normes et de valeurs à trancher. C’est tout un autre monde humain qu’ils et elles sont en train de construire dans cette situation « hors norme ». Tout reste à inventer. Et ils et elles mobilisent et inventent de nouvelles normes et valeurs qui font histoire et société. Et qui pourraient être mobilisées pour (re)construire le monde d’après dans un processus démocratique.

J’encourage Anne à laisser des traces de ce travail réel en envoyant des petits flashs sur ce travail, à la manière de ce qu’on fait à Étonnants Travailleurs. Et je fais le rapprochement avec notre travail politique, qu’on cherche à déployer dans ATD. C’est sur ces expériences innombrables de travail réel dans tous les secteurs d’activité qui continuent à produire, dans les conditions actuelles, que ATD devrait déployer son travail politique.

Agnès, elle, est engagée corps et âme dans son travail de soin (« care ») où elle prend soin de chacun.e de ses élèves et de leurs parents en même temps. Son travail a une dimension politique, citoyenne, sociale, éthique, historique… qui devrait alimenter notre travail politique à ATD. En travaillant politiquement cette matière qui nous est encore bien trop étrangère, on pourrait contribuer à transformer la politique instituée et préparer une transformation du travail politique, nécessaire pour construire le monde d’après, un nouveau monde possible où le travail deviendrait central et reconnu pleinement. Un nouveau monde possible et un monde nouveau, moins dangereux, plus humain à (re)construire d’urgence, ensemble, en déployant un autre travail politique.

Et voilà, maintenant je sais pourquoi, dans tous les groupes d’action et de réflexions, de recherche, que je fréquente activement, je m’obstine à centrer nos regards et nos investigations sur l’activité réelle des personnes au travail sur la façon dont ils et elles se représentent ce travail, le leur et celui de leurs pairs.

En empathie avec tous ces travailleurs et travailleuses, qui agissent d’une façon encore très genrée m’explique Agnès, notre travail politique collectif est d’abord de donner de la visibilité à toutes les dimensions éthiques, politiques, organisationnelles de ce travail. En mettant en évidence les dilemmes à résoudre et qui font l’objet de débats intenses de normes et de valeurs ; le travail organisationnel et donc très politique dans lequel ils et elles s’engagent en permanence et qui donne corps aux collectifs de travail ; la logique collective qui prend le dessus dans ce travail. Ce travail réel s’articule étroitement avec l’engagement citoyen, à travers le travail de soin adressé aux élèves et aux parents, et à toute la société. La dimension politique s’enracine dans l’activité professionnelle réelle et fait corps avec elle.

A partir de cette mise en visibilité, il s’agit de déployer cette matière, encore trop étrangère à notre culture et représentation ordinaire du travail. C’est ainsi, en développant collectivement cette culture partagée du travail réel, que nous entamons collectivement un travail politique inédit. En élaborant collectivement le point de vue du travail, nous contribuons à sa mobilisation pour construire le monde d’après. Et on devrait déboucher sur la transformation du travail politique pour apporter des solutions démocratiquement élaborées à la crise sanitaire, sociale, écologique, économique et politique dans laquelle nous a plongé la pandémie.

Ce matin, vendredi 3 avril, je lis une tribune écrite pas la philosophe Cynthia Fleury, publiée dans Le Monde du 28 mars. « Construire un comportement collectif respectueux de l’État de droit »

A partir d’une analyse du travail réel des soignants qu’elle semble bien connaître, elle débouche sur le travail politique à initier pour « construire le monde d’après » face à « l’obligation d’inventer un autre monde ». « La peur première de ces personnels soignants n’est pas de tomber malade, mais bien plutôt de ne pas pouvoir soigner » « Ils ont moins peur pour eux-mêmes que des conséquences des débordements organisationnels et notamment le manque d’appareils de réanimation. Ils craignent d’être contraints à des choix éthiques drastiques comme la priorisation des patients. » « Certes l’enjeu  est le maintien de la vie biologique, mais aussi celui de la vie économique et démocratique. » « La préservation de la souveraineté des biens non marchands, des commons, est un enjeu déterminant. »

C’est un grand plaisir de constater qu’il y a mille façons d’articuler un travail politique inédit sur le travail réel des enseignants, des soignants… Et ce travail d’articulation entre engagement professionnel et engagement citoyen, politique, démocratique, je l’ai personnellement découvert et expérimenté avec les expériences « d’Etonnants Travailleurs » auxquels je participe depuis la création de cette initiative.

Samedi 4 avril

La question clé devient la représentation bienveillante, empathique, du travail réel dans toutes ses dimensions. Une activité complexe, énigmatique, d’une personne singulière appréhendée dans sa totalité, engagée par tout son corps dans cette activité. Et vive l’intersectionnalité qui n’est qu’une banalité ergologique.

En fin de matinée, j’ai une conversation très politique avec ma sœur, une retraitée, ancienne ouvrière, ancienne exploitante agricole dans le maraîchage. Je suis frappé par la lucidité de son analyse politique du travail politique « criminel » des élites politiques actuelles et passées. Elle se situe traditionnellement à droite, mais notre conversation se situe en dehors du clivage droite-gauche, parce qu’elle porte sur le travail politique réel qui n’a vraiment pas été à la hauteur, pensons-nous l’une et l’autre.

Dans l’après-midi du 4 avril, je m’insère dans un échange sur la liste informatique du secteur technologique du SNES. J’invoque le manque de lisibilité du SNES et de la FSU sur l’analyse et la valorisation, et la représentation du travail réel déployé par les enseignantes et les enseignants. Les « Étonnants Travailleurs » qui sont en train de réinventer tout en matière de pédagogie.

Mais les syndicalistes peinent à admettre ce que représente cette réinvention du travail réel, pour les personnes concernées, pour la société. J’essaie d’esquisser ce que pourrait être un travail syndical et politique qui s’appuierait sur une représentation partagée, valorisée, de ce travail réel en situation inédite, sans précédent, où l’expérience est une ressource précieuse, mais qui ne suffit pas !

En fin d’après-midi, j’ai eu une longue conversation avec Eric, qui doit remplacer Thierry dans l’animation du secteur enseignements techniques du SNES. Eric a lu mon mèl sur la liste du secteur, et l’échange porte sur la question cruciale de la représentation du travail réel, le sien et celui des autres. La controverse que nous déployons met en exergue la complexité des parcours  à explorer, des postures à tenir, pour entrer dans ces problématiques du travail réel, avant de pouvoir les travailler syndicalement et politiquement. Eric est bien conscient des enjeux et de l’urgence qu’il y a à s’engager dans cette perspective de renouvellement du travail syndical à partir du travail réel.

Eric a participé à la dernière expérience d’Étonnants Travailleurs (ET5). Je m’aperçois que cela a laissé des traces et que le dialogue entre nous est plus facile et plus constructif. Mais il faudrait prendre le temps de débattre collectivement au sein du collectif du secteur technique. Eric m’informe que le jeudi prochain le secteur tiendra une réunion par télé-conférence. Il discutera avec Thierry de mon inclusion éventuelle.

Reconstruire les filières de formations techniques et professionnelles à partir du travail réel ?

Jeudi 9 avril

Un échange par zoom au sein du secteur technique national du SNES.

Ils m’interrogent et m’écoutent. Comment prendre appui sur le travail réel actuel, dans le cadre de la continuité pédagogique ; comment ces professeurs des filières techniques envisagent-ils et elles de construire ces filières techniques et professionnelles ?

Reconstruire le monde d’après, un nouveau modèle productif à partir du respect et de la reconnaissance du travail réel ? Cela passe par la production de compétences et de qualifications dans une autre perspective que celle imprimée par le néolibéralisme. Les professeurs sont déjà dans cette perspective même si ça ne se voit pas. Et le SNES ne dispose pas d’une représentation partagée du travail réel, pour élaborer le point de vue du travail au sein du syndicat. Cela devrait ouvrir d’autres perspectives syndicales et politiques, à condition de mettre le travail réel des professeurs du technique en articulation avec le travail réel des ouvriers, employés, techniciens, ingénieurs… Et à partir de là, mettre en action des processus démocratiques de coopération lycées-entreprises pour la reconstruction des filières techniques et professionnelles. Tout cela pourrait être animé par les CPC par exemple, dans un rôle et une perspective renouvelés.

Saison deux : se retrouver sans travail : le pire des drames humains !

Mardi 14 avril

Un texte de François Daniellou a été discuté au sein du groupe d’animation des ATD. L’auteur se place du point de vue de l’ergonome et du travail réel. Il met l’accent sur la nécessité plus cruciale que jamais que le point de vue du travail et des travailleurs prenne le pas sur celui des « experts » de tous genres et des politiques, dans des processus de « dialogue social » renouvelé. Sur cette question, le texte de F.Daniellou aurait dû être révélateur d’un grand consensus au sein du groupe d’animation. C’est exactement le contraire qui a émergé : une profonde divergence entre nous sur deux questions clés. La première porte en fait sur la représentation du travail réel et de ses potentialités politiques pour construire d’autres perspectives, d’autres alternatives sociales, écologiques, économiques et politiques. La deuxième met en question ce que l’on attend, les un.e.s et les autres des ATD, quel travail politique on est en train de construire et d’expérimenter. Le problème c’est qu’avec le confinement, les quelques télé-conférences et les mèls individuels qui s’échangent, chacun.e est boosté.e dans ses cogitations personnelles, mais on ne se donne pas les moyens et le temps de faire du collectif. Les rapports individuels se tendent sans qu’on puisse construire et produire vraiment des entités partagées et du collectif. L’existence des ATD et leur viabilité est en jeu.

Deuxième quinzaine de confinement, on bénéficie d’un temps printanier, très ensoleillé, très lumineux. Nous avons pris l’habitude de descendre chaque jour dans le parc de la Peupleraie. Une petite heure de jogging, marche et gymnastique qui nous permet de garder notre corps en forme, très réactif, alerte.

Pour faire face au virus et au confinement, les soins de toutes sortes que nous apportons à notre corps prennent une place et un temps bien plus important, quotidiennement. Au réveil, toujours entre 7H et 8H, le premier réflexe est de vérifier que notre corps est toujours bien là, bien reposé après un profond sommeil, bien disposé dans toutes ses parties, dans toutes ses dimensions physiques, affectives, psychiques… ; un corps prêt à repartir, à réagir à toutes les opportunités qui s’offriront. Chaque jour offert à notre vie et une nouvelle opportunité à saisir, de nouveaux possibles parmi lesquels nous prendrons un grand plaisir à faire des choix, en prenant notre temps. Avant même de bondir du lit, notre cerveau renoue les fils qu’il avait laissés se détendre avec le plongeon dans le sommeil. Des bribes du travail du cerveau pendant la nuit remontent à la surface de la conscience. Des rêves et des cauchemars étranges ont laissé quelques traces très éphémères, dont nous cherchons le sens et la cohérence, en vain !

Progressivement, les controverses auxquelles j’ai participé la veille et les jours précédents refont surface. Un nouveau regard plus lucide et plus tranchant se dessine. Un nouvel éclairage des problématiques travaillées se répand et leur donne un relief plus contrasté. En fait, je redécouvre mon « corps-soi » comme on dit en ergologie. Un corps-soi prêt à faire usage de soi par lui-même et prêt à se prêter à l’usage de soi par les autres.

Pour les ATD (ateliers travail et démocratie), le texte de François Daniellou, en réaction à la lettre-pétition envoyée à la ministre du travail, fait débat entre nous. Il met en évidence que nous ne concevons pas notre travail politique sur le travail réel, de la même façon.  Il oblige chacun.e à réagir et à préciser son positionnement et ses attentes, ses motivations, le sens de son engagement. Et on rejoint encore l’usage de soi par soi et par les autres !

Pour ma part, j’ai produit un texte, pour moi d’abord, pour m’aider à préciser ma pensée : « Alors pourquoi a-t-on besoin des Ateliers Travail et Démocratie ? » Va-t-on  se servir des différences incontournables pour consolider notre collectif ?

Le groupe ATD et les télé-conférences ATEMIS travaillent sur le même thème et cherchent à promouvoir des actions politiques sur des territoires qui s’engagent dans des alternatives de développement durable.

Au sein de l’Institut de recherche de la FSU, ces questions de travail et syndicalisme sont travaillées au sein des chantiers, mais sans donner lieu à de vraies confrontations entre les chantiers. Cela se traduit plutôt par des échanges interpersonnels approfondis. Comme ceux qui se sont noués entre moi, Jean-Michel (militant syndical, Institut de recherches de la FSU) et Christine, ou entre moi, Hélène (militante syndicale, Institut de recherches de la FSU) et Christine au sein du chantier Femmes Savoirs Pouvoirs.

Au sein du chantier Travail et Syndicalisme, l’élaboration de la fiche chantier pour la période 2020-2021, donne lieu à des échanges approfondis sur les actions qui seront poursuivies, renouvelées et créées, au sein du chantier. Nous débattons aussi sur la façon de travailler entre nous. Christine a très opportunément refait circuler et débattre le texte élaboré par Christine Castejon (ergologue et philosophe) à l’occasion des 10 ans du chantier travail.

Enfin, au sein du secteur des enseignements technologiques du SNES national, je continue à pousser pour un travail d’enquête auprès des professeurs des disciplines technologiques. L’idée de travailler syndicalement fait progressivement son chemin à travers les cheminements individuels et collectifs.

C’est ainsi que les problématiques du travail, de ses articulations avec les transformations sociales, la démocratie, le travail politique ou syndical continuent à cheminer chez les individus et dans les collectifs.

Mon dernier mèl au groupe pilote Travail et Syndicalisme du dimanche 19 avril à propos du texte de Christine Castejon. « Oui Christine E, tu as eu le courage de nous renvoyer ce texte que j’ai encore relu… Il me dit que nous vivons un drame extraordinaire : la télé n’arrête pas de nous montrer des travaillants dans toutes sortes d’activités, hier invisibles, aujourd’hui portés aux nues par le bien qu’ils nous font à chacun.e, à notre vie, à la société, au risque de leur vie, de leur santé… Mais même dans nos milieux intelligents, militants, politisés… nous n’arrivons pas à prendre le temps et le recul pour tenter de comprendre ensemble ce que travailler veut dire pour tous ces gens… Demain, je pressens que le travail comme question anthropologique deviendra une question politique centrale. Mais nos chantiers, nos syndicats, continuent comme avant à tourner autour du pot. Pourtant il faudrait s’interroger sur le comment et donc comment on travaille sur le travail… L’ergologie nous donne là encore des clés et des outils, mais qui n’existeront que si nous trouvons collectivement la façon de nous en servir. Il faudra du temps ! »

Le travail politique

Aujourd’hui 21 avril, Clémentine Autain, députée FI de Seine Saint Denis est interrogée par un journaliste : « Est-ce que vous auriez fait mieux ? » Elle a développé de très bons arguments. Mais elle n’a pas pensé un instant à dire qu’elle aurait porté un autre regard sur le travail en général et sur celui des personnels des secteurs les plus vitaux dans cette période cruciale. Et que cela aurait été de nature à déployer un tout autre travail politique, à partir d’une écoute et d’une prise en considération du point de vue du travail. Il y a là comme un mur invisible que les politiques professionnel.les les mieux intentionné.es n’arrivent pas à franchir.

Voilà le drame de la situation politique dans notre pays. Nous ne sortirons vraiment de la crise sanitaire, sociale, écologique et politique que lorsque la société dans son ensemble, les organisations et institutions politiques, les syndicats, les associations, tous les citoyens, porteront un regard bienveillant et lucide sur leur propre travail, l’usage de soi qu’ils font de leur propre activité, et sur le travail des autres, leurs pairs, leurs subordonnés et même leurs supérieurs hiérarchiques. Ce qui conduirait aussi tout ce monde politique à réinterroger leur façon de concevoir leur propre travail politique et syndical, individuellement et collectivement. C’est ce mouvement social vraiment révolutionnaire et populaire qui est en train de travailler nos sociétés et qui cherche des issues démocratiques. Enfin c’est ma conviction et le sens de mon engagement militant. Un militantisme plutôt joyeux et inquiet en même temps.

Le drame du non-travail

Deux émissions de télévision viennent de me conforter dans ma posture « ergo-sensible », une sensibilité particulière aux « dramatiques du travail ».

Dans ces deux histoires de vie, très dissemblables, il s’agit du drame du non-travail ; à ne pas confondre avec le drame de la non-activité. Quand on est empêché de travailler, on s’affaire à d’autres activités individuelles et sociales.

Le documentaire « A se brûler les ailes » diffusé sur Arte le 22 avril à 22H35 nous permet de suivre une jeune fille, Gemma, de 18 à 22 ans, au milieu de sa bande de jeunes « les oiseaux de la cité Motherwell » dans la banlieue de Glasgow. Quelques petits morceaux de sa propre vie, rude et précaire, une vie qu’elle joue et raconte elle-même devant la caméra, nous font voyager au cœur de son intimité et de son activité de jeune mère célibataire. Aux prises avec un milieu social violent et hostile. Une bande de jeunes garçons et filles, passent leur temps à boire, fumer et se battre en se filmant avec leurs téléphones. Le décor et l’environnement social de ces activités est une cité située au cœur de l’ex-capitale écossaise de l’acier, minée par le non-travail depuis la fermeture des usines dans les années 90. « Ici on se fait engrosser ou enfermer » résume la jeune mère, cabossée par la vie, mais qui ne se trouve jamais là où on l’attend. Car elle ne cesse de lutter pour « voler de ses propres ailes », se construire, construire sa vie avec celle de son enfant, Liam, né lorsqu’elle avait 19 ans. C’est dans ce combat vital, dans cette quête d’émancipation et de libération, que cette héroïne fait ses choix de vie et « ne fait jamais ce qu’on attendait d’elle en tant que jeune femme ». Une façon de dire qu’elle retravaille à sa façon, selon ses propres normes et valeurs, celles qui dominent dans son milieu. Finalement, dans ce milieu inhumain, ce sont les femmes en tant que mères ou amies qui s’en tirent le mieux. Elles s’épanouissent dans des activités de soin. Elles s’engagent dans des activités qui participent à la reproduction sociale et à celle de la vie. Ce sont elles qui font tenir cette société si malmenée. Voilà finalement un film féministe qui regarde avec bienveillance et empathie l’activité des femmes, leurs façons de tisser des liens sociaux et des solidarités. Ce film, réalisé par deux femmes suédoises, dans cette banlieue de Glasgow était au départ un documentaire sur un groupe de soutien aux pères seuls, défavorisés ! Il est devenu au final un témoignage émouvant sur la vie réelle d’une jeune femme dans cette banlieue abandonnée par toutes les politiques officielles. Une banlieue qui ressemble à beaucoup d’autres, dans les pays européens.

Le film, non anticipé par ses réalisatrices est finalement né d’une rencontre imprévue avec Gemma, qui s’est trouvée là par curiosité et qui les a interpellées. « Elle nous a dit, confient les réalisatrices, que leur film avait l’air ennuyeux et qu’elles feraient mieux de la filmer elle. » C’est ainsi que les documentaristes ont commencé à apprendre auprès de Gemma ce qu’était la vraie vie dans ce territoire délaissé. Et comment ses habitants sont attelés à le reconstruire. Elles ont alors découvert le drame poignant que vivaient la jeune mère et les autres femmes du quartier. Elles se sont dit qu’il y avait un autre court métrage à réaliser : comment un être humain singulier transforme sa vie et son environnement pour réussir à s’extraire de la fatalité, sans « se brûler les ailes » complètement.

J’ai éprouvé le besoin de revisionner dès le lendemain ce documentaire et de lire les critiques du Monde et de Télérama. Ma posture d’analyste bienveillant du travail et de l’activité, me permettait de mieux comprendre à la fois le message du film, pourquoi il m’émouvait autant, et la façon dont les réalisatrices s’y sont prises pour décider de réaliser ce film, en travaillant cette matière d’abord perçue comme étrangère à leurs préoccupations : la vie réelle saisie dans toutes ses profondeurs objectives et subjectives. En partant du cas singulier d’une jeune fille ordinaire dans une banlieue ordinaire, ce film touche à l’universel.

Finalement, Georges Canguilhem a bien raison d’insister pour nous convaincre que nous sommes tous et toutes « des êtres d’activité » ! Cette conviction à la base de mon « ergosensibilité » transforme complètement ma façon de voir. Et je constate avec plaisir que cette vision est partagée par tous les vrais humanistes.

La révolte d’un privé de travail ordinaire

Pas facile non plus de rentrer dans cet autre drame individuel et social du non-travail, filmé dans « Dérapages », une série diffusée sur Arte à partir du 23 avril 2020. Le personnage principal, incarné par Eric Cantona, m’a d’abord mis mal à l’aise. Non, il en fait trop, ça n’est pas crédible. C’est ce que je ressens au premier abord lorsque les images défilent. Et puis vers la fin du troisième épisode, la scène de la vraie fausse prise d’otage nous donne la clé du message politique porté à la fois par le réalisateur et les acteurs. Ceux qui ont monté la fausse prise d’otages, notamment le PDG de la grande entreprise et son conseil en management, se trouvent eux-mêmes pris en otages, pour de vrai, et humiliés. Une scène digne de l’arroseur arrosé, où les méthodes du management néolibéral se retournent contre ceux et celles qui les conçoivent et s’en servent pour asseoir leur pouvoir.

Et là encore, le réalisateur décortique et met en scène une personne singulière, dans une situation singulière pour nous faire comprendre des situations qui hélas se généralisent (cf. le procès des dirigeants de France Telecom).

Eric Cantona (dans le rôle d’Alain Delambre) incarne un ex-cadre, au chômage depuis plusieurs années, qui multiplie les petits boulots ingrats. Il vit le drame de la précarité et du non-travail. Un cabinet de conseil en recrutement et management lui propose une mission horrible contraire à ses valeurs. Il joue le jeu jusqu’à ce qu’il comprenne un peu tard à quoi on veut l’utiliser. Et pour sortir de l’impasse où il se sent complètement piégé, il comprend qu’il lui suffit d’arriver armé sur la scène du drame. Il réussit alors à retourner la situation. C’est lui qui devient le véritable maître du jeu. Il tient en otage, à portée de revolver toute la direction de la multinationale. Il leur fait subir l’humiliation imaginée par l’expert en conseil et le PDG, qui ont maintenant rejoint les autres membres de l’équipe de direction.

Eric Cantona nous dit avoir beaucoup travaillé avec le réalisateur pour réussir à incarner ce rôle « d’un quinquagénaire au chômage longue durée qui se sent inutile, humilié ».

« Mon propre oncle a vécu ce drame : après une charrette dans la grosse entreprise où il travaillait, il n’a plus jamais retrouvé de boulot. » Et il ajoute : « Cette série arrive à point nommé alors que gronde le ras le bol des excès du néolibéralisme… Mon personnage est un rebelle solitaire, hors du commun, pas toujours sympathique, mais même avec ses faces d’ombre et sa manière d’aller irrépressiblement vers le suicide affectif, il appelle l’empathie. Je n’avais jamais ressenti un tel plaisir avec un rôle. J’ai jubilé ! »

Voilà une belle façon de mettre en scène les « dramatiques du travail » avec ses débats de normes et de valeurs, comme nous l’enseigne l’ergologie !

Et l’histoire se poursuit dans les autres épisodes de la série, avec ses événements inattendus et ses suspens. L’incarcération d’Alain Delambre nous permet d’explorer le monde des prisons, les multiples activités des prisonniers, ses trafics, ses règlements de comptes pilotés de l’extérieur. Le PDG et ses hommes de main organisent la vengeance à l’intérieur même de la prison et à l’extérieur en s’en prenant à la famille du prisonnier. Mais l’ex-cadre avec un de ses meilleurs amis victimes comme lui du chômage et de l’humiliation ont réussi à pénétrer les comptes de la société et de son PDG, leurs paradis fiscaux. Et ils peuvent ainsi faire chanter le PDG.

Avec le procès, à rebondissements lui aussi, nous pouvons voir de l’intérieur le monde de la justice, le travail des juges, des procureurs, des avocats, avec leurs normes, leurs valeurs plus ou moins malmenées, leurs hiérarchies…

Au final, cette enquête policière, se transforme en une quête du réel, des activités réelles des personnes dans divers milieux sociaux et économiques, à tous les niveaux d’organisation des pouvoirs. Le monde politique est lui aussi omniprésent, visible et invisible !

Un jour bien triste dans ce confinement plutôt heureux

Le 28 avril est un jour bien triste. Je sais depuis quelques jours que mon frère Salvat, qui se bat contre le cancer depuis une dizaine d’années, est cette fois en fin de vie. Je ne peux pas m’arrêter d’y penser. Je pressens que la nouvelle de son décès va me parvenir d’un moment à l’autre. Il est né en mai 1940 et moi quinze mois plus tard en septembre 1941. Nous sommes deux enfants de la guerre nés dans le milieu de la petite paysannerie angevine. Notre père a été rappelé et mobilisé pour aller au front et participer à « la drôle de guerre ». Sur le front, son régiment a été abandonné par les officiers. Il est revenu à pieds du Nord jusqu’en Anjou dans sa ferme, avec quelques-uns de ses camarades de régiments. Le problème était d’échapper aux Allemands qui les auraient fait prisonniers s’ils les avaient pris. Nous avons donc été conçus, mon frère et moi, dans cette drôle de période. Nous avons grandi ensemble comme deux jumeaux, dans des conditions sanitaires et de vie très précaires. J’aime bien raconter, à mes petits-enfants tout étonnés, que nous n’avions ni l’électricité, ni l’eau courante, ni le chauffage (excepté la grande cheminée avec la marmite pendue à la crémaillère et son « cagnard » sur le côté pour faire chauffer à la braise). J’ai failli mourir dans ma première année d’une pneumonie. Est-ce dans cette épreuve de vie, que j’ai acquis cette capacité de résistance et ces élans de vie qui m’ont permis d’affronter, avec mon entourage, bien des situations périlleuses ? La période actuelle de confinement et de traque du virus Covid-19 met à l’épreuve tous ces savoirs d’expériences acquis et incorporés dans toutes ces épreuves. Mais celle-ci reste unique en son genre.

Avec mon frère Salvat, nous sommes les seuls de la famille à avoir tenté et réussi à sortir de notre milieu pour mieux le transformer, sans le trahir. Et avec l’aide précieuse de notre entourage familial et scolaire. Ce qui illustre magnifiquement que sans l’aide d’autrui nous ne pouvons survivre ni nous développer en tant qu’êtres humains, êtres d’activité.

Salvat a commencé à travailler très tôt : après ses quatre années de collège (le cours complémentaire de Baugé (49) et deux années d’école de laiterie à Surgère en Charente-Maritime. Moi je l’ai suivi l’année suivante au collège de Beaugé, puis j’ai fait l’Ecole Normale d’Instituteurs d’Angers (une promotion improbable dans mon milieu) et enfin, le comble de la transgression des normes, j’ai fait dans la foulée l’École Normale Supérieure de l’Enseignement Technique (ENSET).

Salvat a construit toute sa carrière d’ingénieur qualité au sein du groupe laitier Bridel, à partir de ses savoirs d’expériences acquis par et dans le travail.

Moi, j’ai construit ma carrière d’enseignant à partir de mes études supérieures. Par contre j’ai construit ma « carrière syndicale » à partir de mes savoirs d’expériences.

J’ai toujours été subjugué, au cours de mes trop rares rencontres avec Salvat, par tous ces savoirs d’expériences qu’il aimait me faire partager. Dommage qu’il n’ait pas réussi à écrire ses mémoires. Nous pourrions aujourd’hui après sa disparition « voyager au cœur des activités » avec tous ses savoirs construits dans les choix qu’il a tranchés sans cesse, avec ses débats de normes et de valeurs.

La dernière fois que je l’ai vu en 2018, il m’a raconté des épisodes des négociations lors de l’absorption du groupe Bridel par le groupe Besnier. Et d’autres épisodes de la lutte contre la salmonelle, une terrible bactérie.

Saison trois : Tirer les fils de l’activité : quel régal pour la compréhension du monde !

Deux journées d’activité bien remplies sur le travail

Dans cette période de confinement, les agendas peuvent se concentrer et se densifier de façon inattendue. C’est le cas des 29 et 30 avril où s’enchaînent vidéo-conférences, interviews, échanges téléphoniques multiples et échanges avec les voisins dans le parc.

Le chantier Femmes Savoirs Pouvoirs de l’Institut de recherche de la FSU tient sa réunion plénière le 29 avril à 10H : deux hommes et six femmes sont au rendez-vous. Nous commençons à bien nous connaître. Les savoirs et controverses circulent de façon fluide. Quel plaisir ! Un petit tour de table entre confinés nous permet de voyager dans nos intimités et subjectivités respectives ; plus ou moins, car ce n’est pas facile. Mais ça transforme énormément nos rapports. C’est une découverte que j’ai faite en fréquentant les ergologues, surtout Christine Castejon. Pour cette amie de longue date qui m’a fait entrer dans le chaudron de l’ergologie, le langage et les échanges verbaux sont à considérer comme des activités à part entière, avec l’alternance des phrases de prise de paroles puis d’écoute. Actions et réactions. Usage de soi par soi et usage de soi par les autres. Dans cette activité de chantier, je compare les témoignages que je reçois et que je lis pour les travailler à partir du prisme de l’ergologie et du genre : des témoignages de femmes singulières, des témoignages d’hommes singuliers et bien plus nombreux. Serait-ce que les hommes prennent plus volontiers, plus facilement la parole, oralement au sein du groupe, ou par écrit dans les réseaux et les médias ? Cela doit dire quelque chose des rapports entre hommes et femmes dans le travail au sein des collectifs, dans les activités sociales diverses. Les rapports entre les êtres humains et les savoirs seraient-ils genrés ? Est-ce que cela aurait quelque chose à voir avec les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes ? Nous sommes au cœur des problématiques FSP. Je remarque aussi que lorsque les médias donnent la parole à des « experts » dans n’importe quel domaine d’activité, médical par exemple, ils la donnent plus volontiers à des hommes, même lorsque les articles sont rédigés par des femmes et les interviews recueillies par des femmes. Il semble y avoir dans ce domaine d’activité, des normes dominantes qui ont la vie dure. Mais comment s’y prendre pour transformer ces normes bien incorporées dans les comportements individuels et collectifs ?

Je remarque aussi que les femmes, dans leurs témoignages, dans leurs articles ou les interviews, lorsqu’elles analysent la situation actuelle de confinement et de pandémie, sont davantage, en tendance, dans une posture d’adhérence aux situations réelles et dans une posture d’attention au travail de care (de soin aux autres et à la société). Les hommes, en tendance, sont davantage dans une posture de dés-adhérence et de prise de distance par rapport aux situations réelles qu’ils analysent. Ils semblent plus à l’aise pour monter en généralités, pour faire étalage de savoirs très généraux.

Mon intervention provoque une controverse qui me plaît bien. Là je rejoins Edgar Morin (un homme !) lorsqu’il généralise sur l’importance des controverses dans les avancées scientifiques et des savoirs : « C’est que les controverses, loin d’être des anomalies, sont nécessaires à ce progrès (des sciences). Une fois de plus, dans l’inconnu, tout progresse par essais et erreurs ainsi que par innovations déviantes, d’abord incomprises et rejetées. Telle est l’aventure thérapeutique contre les virus » (Le Monde du 19-20 avril 2020).

Concernant le travail du care, il y a la représentation sociologique qui met l’accent sur le fait que les femmes, non diplômées, non blanches, sont cantonnées dans des travaux de soins, qui leur sont réservées pour des raisons « naturelles ». Leur attention à autrui, dans la famille comme dans la société. Elles sont aussi victimes d’une sorte de déterminisme sociologique et la proie privilégiée de modèles sociaux patriarcaux. Et je me fais vivement contredire lorsque je me risque à faire remarquer que les femmes, en tant qu’êtres humains, actives, créatives… peuvent trouver à s’épanouir dans des activités de care comme dans n’importe quelle autre activité. Cela nous amène ensemble, en filant la controverse, à nous interroger sur la façon dont nous nous représentons les un.es et les autres ces activités du care. Et si le care était une dimension présente dans pratiquement toute activité ! Et cette dimension ne pourrait-elle pas être considérée aussi comme un vecteur d’émancipation dans le travail ? Qu’il soit réalisé par des femmes, comme par des hommes !

Une autre controverse m’apparaît à un moment de notre discussion collective. D’un côté, il y a une hiérarchie socialement et politiquement instituée dans l’organisation du travail, dans la représentation qu’on se fait des activités et des emplois, dans la reconnaissance matérielle et symbolique du travail, dans la reconnaissance des qualifications et de l’utilité sociale des métiers… Et contradictoirement lorsqu’on nous montre à la télévision et ailleurs le fonctionnement réel des collectifs de soignants, chaque maillon de la chaîne de soin apparaît crucial. Ce sont toutes les activités à égalité qui font tenir le travail réel, grâce à leur coopération active, constructive, créative collectivement. Dans le travail réel, les visions hiérarchiques sont contre-productives : les personnes comme les activités sont à égalité dans les dramatiques d’usage de soi, les débats de normes et de valeurs qu’elles doivent trancher. Ainsi la posture ergologique apparaît comme un outil indispensable pour penser le travail et l’activité, dans toutes leurs dimensions anthropologiques.

Toujours dans le cadre du chantier FSP à 13H, j’enchaîne avec Christine une interview par vidéo de Catherine B., militante de l’association Femmes et Mathématiques. Nous avions préparé des questions mais à peine les présentations terminées, notre interlocutrice entre de plain-pied dans son activité de militante de cette association où elle est entrée un peu par hasard, mais d’où elle n’est jamais sortie. Elle nous fait un récit de quelques-unes de ses multiples rencontres, participations à des réunions-débats, pas toujours très confortables pour elle et ses prises de parole. Elle répond avec beaucoup de franchise, elle hésite parfois, cherche ses mots ou dans sa mémoire. Elle accompagne son récit de mouvements de tout son corps  que la caméra filme de près : ses gestes, ses mouvements de mains, son visage, son regard, ses mimiques. Elle est très tendue et cherche au plus profond d’elle-même comment nous faire comprendre ce qui l’anime dans chacune des activités qu’elle nous décrit : les débats de normes et de valeurs dont son corps est le creuset remontent sans cesse à la surface. Nous craignions, avec Christine, une « comitologie », un enchaînement de faits de réunions de comités… Nous écoutons un récit très personnalisé, très intime, très subjectif et sincère. Je suis très heureux de ce récit exubérant, riche, dense, qui va au-delà de nos attentes… mais en même temps, c’est très inconfortable : cette expérience de femme militant dans son milieu universitaire pour l’égalité entre hommes et femmes, constitue pour moi une matière étrangère à ma propre expérience. Il y a plein de savoirs d’expériences à saisir dans ce récit singulier. Mais comment le saisir, le mettre en mots, voire en concepts, seul, et en petit collectif ? Du travail en perspective.

A 16H30, je change de domaine d’activité, je rejoins l’activité du secteur technique du SNES-FSU.

Eric a programmé et organisé une interview de son collègue Gilles D, professeur de STI2D, sur Teams par vidéo. Après quelques problèmes de connexion, l’interview peut commencer. Je me présente et présente l’objet de nos recherches : tenter de comprendre en quoi les nouvelles modalités d’enseignement pendant la période de confinement transforment son travail. Comment Gilles vit-il ces transformations ? En est-il satisfait ou non ?

Là encore, notre interlocuteur part très spontanément dans le récit de son expérience, situation sans précédentdans son parcours de professeur en lycée technique industriel. Il avait préparé cette interview et nous avait envoyé à Eric et moi quelques notes. Son récit est très fluide, très sincère. Il est manifestement heureux de pouvoir parler de son travail en toute confiance. Il répond sans hésitations à nos relances.

On a pris rendez-vous avec Eric le samedi 2 mai pour discuter de l’utilisation de cette interview. Comment allons-nous l’analyser ? J’ai déjà reçu, la semaine d’avant, l’interview par écrit d’une autre professeur de BTS dans le domaine industriel : Carole D., du lycée de Hainaut de Valenciennes. Le 30 avril, entre 10 et 13 H, nous tenons une réunion très dense du chantier travail par vidéo-conférence. Nous échangeons sur les transformations du travail enseignant et autres activités, en cette période de confinement, à travers nos différentes enquêtes et réunions de CHSCT. Et nous nous interrogeons sur la transformation en parallèle du travail syndical.

Le même jour à 15H, je participe à la réunion du secteur technique du SNES, par vidéo-conférence. Je rends compte du travail d’enquête que nous menons avec Eric. Eric n’est pas présent, je fais la présentation à sa place. Je rends compte aussi des échanges au sein du chantier travail. Cela provoque de vives  réactions et de l’incompréhension entre nous au sein du secteur.

Des hiérarchies bien arbitraires à réinterroger 

Jeudi 28 mai

Une docteure d’un grand hôpital est interrogée à la télévision. Elle dresse un tableau de la situation sanitaire du pays, à partir de son expérience. Elle montre concrètement comment dans cette « aventure humaine extraordinaire » qu’elle a vécu avec tous ses collègues, sans distinction hiérarchique de compétences ou de savoirs, ils et elles ont appris très vite à chambouler très humblement leur façon de travailler ensemble, soignants, administratifs et autres personnels. Dans ce travail collectif, chaque maillon est déterminant pour comprendre, diagnostiquer et faire face efficacement aux situations inédites, improbables, perpétuellement changeantes… Les savoirs, savoirs scientifiques, savoirs d’expériences, s’accumulent et circulent à une vitesse incroyable. Chaque citoyen, chaque collectif de professionnels, y ont accès par des canaux divers, y compris les échanges informels, les médias… Chacun.e s’en nourrit à sa façon pour régler sa propre conduite, sa propre activité.

Nous vivons vraiment une expérience humaine extraordinaire qui nous transforme à vue d’œil…

Pour ma part, depuis mon modeste observatoire de confiné, je me délecte en transformant ma propre activité, en aiguisant mon regard sur ce qui se passe dans mon propre corps, chez mes proches, dans divers cercles d’échange, de réflexion, d’action… C’est ma façon à moi, modestement, d’apporter une pierre à cette aventure qui touche toute l’humanité et la planète. Cette pandémie est vraiment un révélateur de la réalité toute crue de la façon dont notre monde fonctionne et se transforme.

En premier lieu, c’est ma propre activité, ce que je ressens et fais, que je scrute avec un regard plus aiguisé. Ce besoin de réflexivité accrue sur ce qui m’arrive me pousse à tenir « mon petit journal de confinement ». Une façon pour moi de faire exister cette activité personnelle, d’en laisser des traces, de la savonner, de la dompter en l’enfermant dans des mots, des écrits, pour qu’elle ne disparaisse pas et qu’elle reste intacte dans ma mémoire. Ce confinement forcé, devient ainsi un moments de plaisirs variés, d’intenses activités nouvelles ou renouvelées. Conversations informelles distanciées bien sûr, au hasard des rencontres, échanges vidéo et téléphoniques, lectures, émissions télévisées… Tout cela entre en résonance avec mes expériences passées, les renouvelle et me conduit à de nouvelles intuitions, nouvelles découvertes… Dans ce mouvement d’introspection de mon activité, l’ergologie et les travaux de Yves Schwartz  et d’autres ami.e.s « ergosensibles » me sont d’une grande utilité. C’est un outil précieux, incomparable pour aiguiser mon regard, comprendre et guider mes interrogations, mes recherches. Et croiser ainsi le regard des autres, l’activité de mes semblables.

La centralité de l’activité dans ma propre vie de retraité devient une évidence incontestable, en lien avec ma santé. C’est bien par mon activité que j’existe et que je m’insère dans des collectifs divers d’action et de réflexions, familiaux, amicaux, associatifs, militants… C’est à travers ces innombrables rencontres actives que je découvre la réalité du monde, que je participe à sa transformation, à son histoire, que je m’insère dans des mouvements sociaux de plus grande ampleur.

Le regard réflexif sur mon activité me fait percevoir encore mieux la centralité du travail dans la vie des autres. La pandémie me fait comprendre encore mieux la puissance créative qui se déploie dans les activités de travail lorsque les situations les autorisent et les stimulent, lorsque les personnes intéressées en perçoivent l’utilité sociale et vitale à travers le regard des autres.

Dans mes échanges d’une grande intensité avec les gens de toute condition, je vérifie que tout le monde perçoit, avec étonnement et ravissement pour certain.e.s, que le travail le plus déterminant pour la qualité de nos vies, et notre survie est souvent le travail le moins considéré, le moins valorisé, effectué par les personnes les plus exposées au virus.

La hiérarchie des emplois, des travaux, des valeurs, est vraiment une construction sociale dont il faut interroger en permanence les critères.

Cette prise de conscience collective, dans la lutte contre la pandémie met les politiques, les pouvoirs établis, dans un terrible inconfort. Car leurs savoirs de référence, leurs normes et leurs valeurs, qui irriguent leur propre activité politique apparaissent souvent obsolètes et à côté du réel, du travail qui se fait, des collectifs qui se construisent.

La plus grande révélation de cette période et de la lutte contre la pandémie, c’est la capacité des peuples, des gens dans les différents territoires à se mettre en mouvement collectivement, en s’engageant dans des activités renouvelées pour affronter des situations inanticipables et périlleuses.

Au-delà des différents régimes politiques et de leurs façons de gérer la crise, c’est pour moi l’accumulation et la coordination des activités les plus microsociales qui ont été déterminantes pour combattre efficacement la pandémie. Les politiques devraient s’en inspirer pour combattre la crise sociale et écologique déjà largement amorcée !

(À suivre).

*BIBLIOGRAPHIE :

  • BAUNAY, Y. (sous la direction de). 2007. « Changer le travail, changer la vie », Nouveaux regards, Revue de l’institut de recherche de la FSU, 37-38, [en ligne] http://institut.fsu.fr/Dossier-changer-le-travail-changer,397.html.
  • BAUNAY, Y. (sous la direction de). 2010. « Travail et syndicalisme », Nouveaux regards, Revue de l’institut de recherche de la FSU, 50, [en ligne] http://institut.fsu.fr/-La-revue-no50-.html.
  • BAUNAY, Y. 2012. « Mettre le travail au cœur de la démocratie, une autre façon de faire de la politique », dans G. Yovan (sous la direction de), Travail et démocratie. Points d’interrogation ?, Paris, Éditions Les périphériques vous parlent, 187-198.
  • BAUNAY, Y. 2013. « Le travail réel : une source ou une ressource pour l’activité syndicale ? Rencontre avec Jean-Philippe Kunegel », Ergologia, revue de la Société internationale d’ergologie, 10, 183-207.

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