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Ceux qui « préfèreraient ne pas » travailler

Y a encore du TAF ! Petite chronique philo-critique du travail / Juillet 2021 / Par Fanny Lederlin.

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Ils y a ceux qui veulent rester chez eux, dans leur « cabane1 » pour « s’épargner les querelles de bureau ou les désaccords avec la direction » et « privilégier le calme du foyer2 ». Il y a ceux qui veulent « rester allongés » et qui sont prêts à « renoncer à se marier, à acheter une maison, à faire des enfants, acheter un sac ou porter une montre3 » pour s’offrir le luxe de l’oisiveté. Il y a tous ceux, enfin, qui « décrochent » après des mois de confinement : ils ne retourneront pas au bureau. Qu’ils optent pour le télétravail, qui les maintient à bonne distance des autres – ces collègues à qui il faut sourire4 ; ces managers à qui il faut obéir -, qu’ils revendiquent une « indolence volontaire » – c’est la signification du mouvement « tang ping5 » qui émerge en Chine -, ou qu’il soient « prêts à concevoir un mode de vie plus sain, plus lent, plus doux, plus en phase avec les rythmes de la nature » – en France, ils seraient 48%6 à y penser ! -, ils sont les « Bartleby7 » du XXIe siècle. Comme le personnage de la nouvelle éponyme d’Herman Melville, ils « préfèreraient ne pas » travailler. Ou pas trop : un jour sur trois (selon la profession de foi, publiée par les adeptes du tang ping sur le très influent réseau social Douban), juste ce qu’il faut pour vivre, pas plus.


On aurait tort de ne voir dans ce phénomène, loin d’être marginal, qu’une « pandémie de flemmards8 » ou d’enfants gâtés, biberonnés aux valeurs individualistes et hédonistes de nos sociétés néolibérales, et recroquevillés sur leur sphère privée. D’abord, parce qu’il pourrait être aussi le symptôme des abus et des dysfonctionnements du travail, tel qu’il se pratique depuis une trentaine d’années dans le capitalisme mondialisé (dont la Chine, toute « communiste » qu’elle soit, est évidemment un acteur de premier plan). Un travail qui, s’appuyant sur les technologies numériques, a peu à peu grignoté tous les espaces de la vie – les transports en commun, les cafés, les gares, les aéroports… et bien sûr les domiciles, où il semble s’être définitivement installé à la faveur de la crise sanitaire. Or, avec les espaces, ce sont tous les temps de la vie qu’il pourrait coloniser. Voilà précisément ce que refusent les jeunes chinois adeptes du tang ping. Au schéma « 996 » – travailler de neuf heures du matin à neuf heures du soir, six jours par semaines -, ils opposent la « laying flat attitude » (la position allongée) et le rejet de la consommation et du travail comme valeurs premières. De leur côté, les « décrocheurs » Français d’après-Covid semblent plutôt viser les désagréments des open space – bruit, dérangements, sur-contrôle, présentéisme – et des flex office – déracinement, nomadisation, perte des routines sécurisantes9 -, et leur préférer le doux cocon de leur maison.


Ensuite, au-delà de ces signaux d’alerte – dont les employeurs comme les dirigeants politiques feraient bien de tenir compte, non seulement pour continuer à « attirer des talents » (comme on dit dans le jargon RH), mais aussi pour proposer un projet de société auquel les citoyens continueront à consentir un minimum -, au-delà de ces signaux d’alerte donc, peut-être faut-il voir dans ces formes de résistance au travail quelque chose de plus profond, qui ne tiendrait pas tant à la revendication d’un « droit à la paresse10 » que d’un droit à « ne pas travailler comme ça » ? Ou, disons, un droit à travailler autrement.


Plutôt Bartleby ou plutôt WALL-E ?
Revenons à Bartleby, ce copiste employé dans un cabinet de notaire New-Yorkais au début du XXe siècle et qui, à toutes les demandes de son patron, répond qu’il « préférerait ne pas » (I would prefer not to). Opposant un refus obstiné et désarmant à toutes les tâches dont on voudrait le charger, il est une figure emblématique de la résistance au travail. Une résistance étrange, qui ne dit pas vraiment « non » mais qui « préfère ne pas », sous-entendant peut-être que ce serait d’accord, si les choses étaient organisées autrement ? C’est une interprétation possible. Néanmoins, l’attitude de Bartleby soulève un problème important, qui tient à ce que ses motivations ne sont jamais dévoilées. À quelles conditions accepterait-il de travailler ? Un meilleur salaire ? Des tâches moins répétitives ? Un bureau plus agréable ? Des collègues moins tristes ? La nouvelle ne le dit pas. Il est même probable qu’il n’en ait pas, ce qui transforme sa résistance en un renoncement au travail, et finalement en une forme de nihilisme qui empêche que surgissent d’autres manières de travailler qui soient plus épanouissantes, plus satisfaisantes ou plus justes.


De même, l’aspiration des jeunes chinois à « vivre allongés », comme celle d’un certain nombre de travailleurs français à « profiter de la vie », pourraient s’avérer des manières de « déserter tranquillement le cours des choses11 ». Pour devenir subversives, il faudrait qu’à ces pratique individuelles de l’arrêt succèdent des actions « politiques », c’est-à-dire des actions collectives, menées publiquement et visant le bien commun. Pour cela, un autre personnage de fiction pourrait leur servir de modèle et de guide : il s’agit de WALL-E, le robot nettoyeur de déchets, héros du film d’animation produit par les studios Pixar.


Resté seul sur terre, en 2805, WALL-E nettoie inlassablement la planète des détritus que les humains y ont laissé avant de s’embarquer pour une croisière intersidérale (où, précisément, ils mènent depuis une vie oisive). Et, tout en travaillant beaucoup, il s’impose comme une autre figure de la résistance au travail. Un figure qui, plutôt que « préférer ne pas », choisit de « ne pas faire comme ça » : WALL-E désobéit à la consigne qui lui a été donnée. Ainsi, au lieu de s’en tenir au déblaiement et au compactage mécanique des déchets, il se met à en prendre soin, à les observer, à les trier, à les réparer et à les collectionner. Autrement dit, le robot se « déprogramme » et se défait de la « tâche » qui lui a été assignée, pour faire l’expérience d’un travail émancipateur – et même libérateur. Ajoutons qu’il n’agit pas seul. Au cours de son aventure, il réunit toute une quincaillerie de robots défectueux – cassés comme des vieux, déprogrammés comme des fous -, qui avaient été décrétés « bons à rien » par les humains qu’ils servaient. Ensemble, ils redécouvrent la force de l’agir en commun.


Retrouver le travail comme « agir en commun »
Contrairement à celle de Bartleby, la désobéissance de WALL-E – son « non » à la consigne de travail – est un « non » à la fois subjectivant et socialisant. Il n’est pas passif, mais puissamment actif, et même agissant : c’est un « Oui au Non12 ». Il donne ainsi raison à Dominique Lhuilier, selon qui « l’action n’est jamais possible dans l’isolement : être isolé, c’est être privé de la capacité d’agir. Comme le travail qui, à la différence de l’occupation, comprend toujours la référence à l’autre comme destinataire, comme coauteur, comme prescripteur… Agir ensemble permet de retrouver un rôle social – alors que le placardisé en est dépossédé -, de s’engager dans des formes de coopération et d’échange, de retrouver une répartition des places et des tâches, de se dégager de son histoire personnelle pour assurer des activités qui rattachent aux autres et qui concernent le monde commun13 ».


Ainsi, ceux qui « préfèreraient ne pas travailler » feraient peut-être bien de méditer la leçon du petit robot ? Car ce n’est qu’à condition de retourner sur leur lieu de travail (et non en restant chez eux) et d’y retrouver d’autres travailleurs mécontents (et non en restant tout seuls), qu’ils pourront transformer leur ras-le-bol en révolte d’où pourrait émerger un autre travail.


Il faudrait, autrement dit, qu’à la tentation de l’exil succède « la joie pure de la grève14 » – qui peut prendre la forme douce d’une grève du zèle, d’une flânerie ostensible, ou de toute autre « performance » qui permettrait d’expérimenter un réjouissant agir en commun. L’essentiel est de ne pas s’en tenir au retrait et à l’isolement, mais de se mettre à pratiquer collectivement un minutieux travail de sape, pour imposer un autre rythme (qui permettrait par exemple que la spiritualité et la créativité viennent se loger dans les « temps morts » du travail), d’autres lieux (qui n’auront pas été conçus pour réduire le coût des travailleurs au m2, mais pour leur permettre de s’enraciner15 ou de construire des routines qui protègent) et d’autres modalités de travail, capables de rompre avec le productivisme et le consumérisme, pour fabriquer une société plus juste et plus viable. Inutile de dire qu’il y a encore du TAF.

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Fanny Lederlin, doctorante en philosophie, auteure de Les dépossédés de l’open space, Puf, 2020.

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Lire aussi :
Chronique Mai 2021 : Cachez ce travail du soin que je ne saurais voir
Chronique Avril 2021 : Travail indépendant : C’est qui l’tâcheron ?
Chronique Mars 2021 : Et si le télétravail devenait vraiment écologique ?
Chronique Février 2021 : Télétravail : Vous avez dit progrès social ?

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  • 1 Le « syndrome de la cabane » est un état émotionnel observé au début du siècle dernier chez des chercheurs d’or aux États-Unis. Après des mois confinés dans leurs cahutes, ils étaient paniqués à l’idée de revenir à la civilisation. Un phénomène qu’on a pu observer également chez des gardiens de phare, et plus récemment chez certains télétravailleurs, au moment du déconfinement. Il s’agit de la peur de quitter un lieu clos pour retrouver la vie normale.
  • 2 « Pourquoi certaines personnes ne veulent pas retourner au bureau », L’ADN, 29 juin 2021.
  • 3 « la jeunesse chinoise réclame un droit à la paresse », Le Monde, 16 juin 2021.
  • 4 « Pourquoi certaines personnes ne veulent pas retourner au bureau », op. cit. : « Payez-moi juste pour travailler et arrêter de m’imposer de sourire et d’échanger avec autrui ! »
  • 5 https://www.larevue.info/chine-la-mode-du-tang-ping-sallonger-pour-devenir-riche-sans-rien-faire/
  • 6 « Ces Français qui n’ont plus envie de travailler… », Le Point, 17 juin 2021.
  • 7 MELVILLE, Herman, Bartleby, 1853, trad. M. Causse, Paris, GF Flammarion, 1989.
  • 8 « Alerte à la pandémie de flemmards », Le canard enchaîné, le 23 juin 2021.
  • 9 SENNETT, Richard, Le travail sans qualité. Les conséquences humaines de la flexibilité (1998),  traduction de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Emmanuel Dauzat, Albin Michel, 2000.
  • 10 LAFARGUE, Paul, Le droit à la paresse, 1883, Paris, Allia, 2013.
  • 11 LE BRUN, Annie, Ce qui n’a pas de prix, Paris, Stock, 2018, p. 151
  • 12 DELECROIX, Vincent, Non ! De l’esprit de révolte, Paris, Autrement, coll. « les grands mots », 2018, p. 16.
  • 13 LHUILIER, Dominique, Cliniques du travail, Ramonville Saint-Agne, Érès, 2006 p. 222.
  • 14  WEIL, Simone, La Condition Ouvrière, 1951, Paris, Gallimard, folio essais, 2002, p. 275.
  • 15 WEIL, Simone, L’enracinement, ou prélude à une déclaration des devoirs envers les êtres humains, 1943, Paris, Flammarion, 2014.

Photo Fabrice Savel

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