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La fabrication du récit : un moment où le narrateur prend la main sur son travail

Par Christine Depigny-Huet de la Compagnie Pourquoi se lever le matin !

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Elle me le déclare d’emblée, elle est très honorée mais surprise que l’on vienne l’interviewer pour le livre en préparation sur le travail des soignants dans sa clinique d’oncologie. Elle, agent de service hospitalier, ne fait que passer la serpillère et servir les plateaux repas. Mais elle veut bien m’expliquer comment elle procède. Comment elle entre dans la chambre du patient, toujours en frappant. Mais différemment selon la personne qu’elle sait trouver derrière la porte. Selon les cas, son « toc-toc » pourra être tonitruant ou discret.
Première personne du service à entrer dans les chambres le matin, elle s’est fait ses repères. Le visage, les mains, le corps sur le lit, lui disent si la nuit a été bonne ou pas, si elle doit ou non alerter l’infirmière et le médecin.
Elle dispose le plateau du petit déjeuner ; c’est important la présentation du repas pour ces malades qui manquent d’appétit. Elle observe les plateaux qu’elle dessert. Selon ce qu’il y reste, elle ira proposer au diététicien un changement de régime, par exemple de basculer sur le « menu douceur ».
Elle répond aux questions des familles, souvent plus à l’aise avec elle qu’avec le médecin. Quand elle ne sait pas, elle va se renseigner. Elle leur propose un petit café.
Elle s’est organisée pour participer au briefing du matin. Là, elle prend des notes sur la situation de chaque patient, sur son régime alimentaire, sur les examens programmés parce que certains doivent rester à jeun. D’ailleurs, lorsqu’elle accueille une nouvelle recrue, agent de service comme elle, elle insiste sur cette réunion et sur la prise de notes.
Au fil de notre entretien, elle me raconte ce qu’elle fait, les compétences qu’elle a accumulées. Et c’est un peu comme si elle se le révélait à elle-même, prenant la main sur son travail. Ainsi, écrite et lue comme un récit, l’activité du travailleur prend pour le lecteur, et pour le travailleur lui-même, une force que n’ont pas les discours « sur » le travail.

Elle a choisi ce service d’oncologie. Elle y fait bien autre chose que de pousser une serpillère et un chariot de plateaux. D’ailleurs le médecin du service le confirmera à Pierre quand il l’interviewera : « les personnels ne se rendent pas compte à quel point ils apportent de l’énergie aux patients … infirmières, aides-soignantes, agents de service ». Est-ce parce qu’elle le sait, et qu’elle sait que les autres le savent, qu’elle n’entend pas changer de service, au grand étonnement de ses proches ?

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Image James Chan / Pixabay.

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