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L’hôpital ne souffre-t-il pas du travail confisqué ?

Par Olivier Frachon, de la Compagnie Pourquoi se lever le matin !

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Les luttes des soignants ont débuté avant la crise sanitaire, leurs mobilisations importantes, multiples ont revêtu plusieurs formes. De la grève des urgences à celle du codage des actes, des mobilisations et manifestations aux démissions administratives de chef-fe-s de services, les personnels de santé se sont mobilisés à de nombreuses reprises pour obtenir des moyens pour l’hôpital public, pour la reconnaissance de leur travail, et pour en finir avec le nouveau management public et ses conséquences sur la santé publique.

La crise sanitaire, la pandémie du Covid, sont venues interrompre ces mobilisations et mettre en évidence le manque de personnels, de moyens, la bureaucratisation croissante au détriment de l’exercice du métier… La “Compagnie Pourquoi se lever le matin” a recueilli les paroles de  soignants et non-soignants  dans le cadre de sa participation aux Ateliers de Refondation de l’hôpital public. Ils nous partagent leurs souffrances, expriment leurs colères et nous disent leurs espoirs. Et leur désir d’agir avec nous.

La pandémie, l’occasion d’un renversement du pouvoir…

Face à l’urgence, pour affronter un virus inconnu, mais surtout face à l’impréparation du gouvernement et de l’administration, il a fallu ouvrir des lits, transférer des services et finalement mobiliser l’ensemble des personnels soignants. Et les remercier, le soir venu, par des applaudissements quotidiens.

Dans de nombreux endroits, pas dans tous, le pouvoir a changé de mains, il est passé de celles d’une administration bureaucratique à celles des soignants. Leurs propos en sont le témoignage1.

Fabrice, chef de service au CHU La Timone

… vite corrigé

Durant cette période les services administratifs se sont mis au service des soignants, répondant aux demandes, ouvrant des possibles, œuvrant pour faire face aux besoins. Mais sitôt la première vague dépassée, les logiques se sont inversées, les logiques managériales, celles mises en place par le NMP (Nouveau Management Public) ont repris le dessus. Et les conclusions du Ségur de la Santé n’ont été ni à la hauteur des attentes ni à celle des besoins validés par la crise sanitaire. Car le gouvernement n’entend pas remettre en cause les décisions qui depuis plus de 15 ans compromettent l’avenir du service public de la Santé, au risque de l’épuisement, de la démotivation et des démissions de soignants. Malgré toutes les alertes des soignants !

(Anne-Claire, ex-infirmière aux urgence de Bicêtre)Le devenir de l’hôpital c’est l’affaire des soignants, des soignés, des accompagnants… et de tous

En juillet 2020, un appel a été lancé, pour que s’engage une réflexion collective et démocratique sous forme d’ateliers ouverts à tous, pour recueillir la parole de celles et ceux qui ont traversé la crise sanitaire, soignants, soignés, usagers, et travailler ensemble à la refondation du service public hospitalier, en réinvestissant la question des collectifs de soin. Et, à partir d’eux, pour réfléchir à des formes de gouvernance fondées sur le soin, plus autonomes, plus horizontales et plus démocratiques. Des ateliers ont eu lieu à Montreuil, en octobre 2020, et à Marseille en juillet 2021. Des paroles de soignants, d’usagers ont été recueillis, des expériences partagées (on peut retrouver le détail des travaux et des récits de travail sur le site https://ateliersrefondationhopitalpublic.org/) .

Ce qu’ils nous décrivent est très comparable à ce qu’ont pu vivre de nombreux salariés, notamment dans les services publics, qui ont vu se mettre en place le management dont on dit qu’il vise à l’efficience, à la performance, à satisfaire le client. Avec l’arrivée de consultants qui, ignorant toute la spécificité des hôpitaux et des métiers de la santé, accompagnent l’administration et le management dans la mise en place des recettes déjà expérimentées dans les entreprises. A l’écoute des intéressés cette démarche commence par la substitution des mots utilisés par un langage anesthésiant toute résistance,  “par des mots auxquels il est difficile de s’opposer parce qu’ils paraissent incontournables : gouvernance, efficience, performance, hôpital de flux en lieu et place d’hôpital de stock, démarche qualité”

Défendre le travail et la démocratie sanitaire

Mais surtout des mots qui confisquent les mots du métier, qui accompagnent la substitution du suivi du travail réel  par celui des indicateurs et des tableaux de bord. Souvent, parfois, dans les services publics, cette substitution s’est heurtée à la résistance des salariés. Des conflits ont permis au travail réel de ne pas totalement disparaître devant les tableaux de bord. Mais pour combien de temps ? A l’hôpital ce management s’est accompagné de la suppression de près de 100 000 lits, soit 4 fois plus de soignants, et l’urgence a été de faire face pour continuer à soigner. Pire encore, les choix découlant du manque de moyens ont été renvoyés aux soignants, contraints à des arbitrages insoutenables ! La tarification à l’acte (T2A) est venue parachever cette stratégie, avec l’exigence de rentabilité qui l’accompagne. Une tarification établie par un regard techniciste, bureaucratique sur le travail, un regard qui ne peut prendre en considération la réalité du métier de soignant, forcément réduit à une succession d’actions élémentaires.

(Julie, Infirmière – Service des urgences pédiatriques, APHP)

Ce qui se passe dans la santé publique est un véritable enseignement sur la façon dont le néo-libéralisme traite le travail. Sans idéaliser le passé de l’hôpital, ni ses organisations et les rapports existants entre les différentes catégories, on pourrait comparer ce qui s’est mis en place dans l’hôpital public à l’arrivée de l’organisation scientifique du travail dans l’industrie, et aux  évolutions de l‘organisation du travail dans l’industrie et les services ces dernières décennies. Au nom de l’efficacité et du développement, les travailleurs de l’industrie ont été dessaisis de leur travail, remplacé par celui défini dans les bureaux d’études. Dans les services, si l’autonomie et l’initiative sont valorisées c’est dans le cadre d’objectifs et d’indicateurs ne prenant pas en considération le travail réel.

Comme l’écrit Danièle Linhart, « les soignants en lutte représentent en fait les sentinelles de la dégradation de l’essence même du travail de tous… Ils rendent manifeste le lien entre la dégradation de leurs conditions d’exercice et celle de la qualité de leur prestation qui apparaît comme un danger majeur… Dans les autres secteurs professionnels, il y a comme une impuissance à établir et à dévoiler le même lien de causalité. Comme si la bataille de la finalité du travail, de son sens, était déjà perdue… Ailleurs, tout se passe comme si la modernisation managériale avait définitivement piétiné toute conscience collective des enjeux du travail par la politique d’individualisation de la relation au travail, par la casse des collectifs et la mise en concurrence des uns et des autres qu’elle a imposées »

Les travaux des Ateliers ont montré que pour transformer les choses, ce n’est pas seulement  sur les moyens et sur les budgets qu’il faut agir, l’action des intéressés eux-mêmes est aussi indispensable. Les exemples de mobilisation autour de la santé communautaire, de la lutte contre le sida à “l’hôpital hors les murs”, mis en place dans les quartiers de Marseille Nord, montrent l’énergie et l’innovation qui se dégagent quand la parole et l’action sont permises à tous les acteurs. Quand la démocratie est le moteur de la mobilisation et de l’implication des intéressés ! Tout l’opposé de ce qui est fait face au Covid, démontrant que dessaisir la population de sa santé et des moyens de la défendre génère l’incompréhension et des résistances. Les soignants nous disent que les applaudissements du premier confinement ont fait la place à l’exaspération, au ressentiment. N’est-ce pas là l’enseignement à tirer pour reconstruire l’hôpital public ?

(1) Récits disponibles sur le site de la compagnie Pourquoi se lever le matin !  https://pourquoiseleverlematin.org et sur le site des Atelier de refondation du service public hospitalier https://ateliersrefondationhopitalpublic.org/

Lire aussi les autres articles de la Compagnie Pourquoi se lever le matin ! :

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